Des innombrables projets de films jamais aboutis, le Napoléon initié par Stanley Kubrick en 1967 est sans conteste le plus fameux. Eu égard à la personnalité de l'auteur, bien sûr, mais aussi à l'ampleur du sujet transcendant largement la biographie classique, et qui faisait affirmer au réalisateur de 2001: A Space Odyssey que cette épopée serait " le plus grand film qui ait jamais été fait" .
...

Des innombrables projets de films jamais aboutis, le Napoléon initié par Stanley Kubrick en 1967 est sans conteste le plus fameux. Eu égard à la personnalité de l'auteur, bien sûr, mais aussi à l'ampleur du sujet transcendant largement la biographie classique, et qui faisait affirmer au réalisateur de 2001: A Space Odyssey que cette épopée serait " le plus grand film qui ait jamais été fait" . On sait ce qu'il en advint, Kubrick étant amené à renoncer après des années de recherches et de préparation, la MGM, premier bailleur de fonds pressenti, puis la United Artists se retirant d'une entreprise pharaonique jugée beaucoup trop risquée (pour donner une idée du gigantisme de la production, le réalisateur envisageait d'utiliser 50 000 figurants pour les scènes de bataille), frilosité accentuée par le flop retentissant du Waterloo de Sergueï Bondartchouk en 1970. Le cinéaste, dont le perfectionnisme n'est plus à souligner, avait toutefois accumulé une documentation pléthorique afin de préparer son grand-oeuvre: des ouvrages par centaines, des images par dizaines de milliers, données dont l'historienne du cinéma Eva-Maria Angel considère qu'" il n'est pas impossible qu'elles soient le plus grand corpus d'archives privées sur Napoléon". Elles sont, aux côtés des documents de préparation du tournage, au coeur du somptueux ouvrage édité aujourd'hui par Taschen sous la direction d'Alison Castle, et qui reprend, en un volume unique, les dix livres composant l'édition collector parue en 2009. " Plutôt que de tenter de donner aux lecteurs la vision la plus claire possible de ce à quoi le film aurait ressemblé (une idée irréaliste, voire blasphématoire), j'ai décidé que l'approche la plus "kubrickienne" consisterait à simplement partager autant de documents que possible afin que le lecteur puisse tirer ses propres conclusions" , explique Castle dans sa préface. La plongée dans ces archives se révèle résolument passionnante, qui permet de cerner les intentions du cinéaste -" la vision de Kubrick aurait embrassé un vaste pan d'Histoire, des aventures militaires audacieuses et la puissance de l'ambition d'un seul homme, combinées à un portrait intime de la vanité, au sommet de son pouvoir et de sa capacité de destruction", écrit Jan Harlan, son beau-frère et producteur exécutif-, mais aussi d'en apprécier la méthode de travail. Si, comme l'écrit encore Eva-Maria Angel, il fallut à Kubrick conquérir Napoléon au prix d'une véritable épreuve de force, le réalisateur avait veillé à ne rien laisser au hasard. Les documents rassemblés reflètent la rigueur et la méticulosité de sa préparation, attestée par ses conversations avec l'historien Felix Markham, spécialiste de l'Histoire napoléonienne engagé comme consultant, mais aussi par un dossier iconographique monumental sur l'imagerie de l'époque. D'autres archives témoignent de l'avancement du projet: documents de production, carnets de notes, estimations budgétaires, photos des lieux de tournage potentiels, livret sur les costumes -s'il entendait vêtir les personnages principaux de tenues fidèles à la réalité historique, Kubrick avait aussi imaginé d'habiller les milliers de figurants de vêtements en papier pouvant faire illusion-, références, correspondance (avec Audrey Hepburn, notamment, qui refusa le rôle de Joséphine), et jusqu'à la version "définitive" du scénario, établie le 29 septembre 1969. À défaut du film, un ouvrage... impérial.