Après le désert d'Atacama dans Nostalgie de la lumière, suivi de la Patagonie et des côtes de l'océan Pacifique dans Le Bouton de nacre, c'est du côté de la Cordillère des Andes que le documentariste chilien Patricio Guzmán a choisi de porter sa caméra pour La Cordillère des songes, ponctuant ainsi une trilogie entamée il y a une dizaine d'années. "J'ai voulu filmer de près cette immense colonne vertébrale pour en dévoiler les mystères, révélateurs puissants de l'Histoire passée et récente du Chili", explique-t-il, nerf d'une démarche où l'indispensable travail de mémoire se nourrit de la confrontation des hommes, du cosmos et de la nature.
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Après le désert d'Atacama dans Nostalgie de la lumière, suivi de la Patagonie et des côtes de l'océan Pacifique dans Le Bouton de nacre, c'est du côté de la Cordillère des Andes que le documentariste chilien Patricio Guzmán a choisi de porter sa caméra pour La Cordillère des songes, ponctuant ainsi une trilogie entamée il y a une dizaine d'années. "J'ai voulu filmer de près cette immense colonne vertébrale pour en dévoiler les mystères, révélateurs puissants de l'Histoire passée et récente du Chili", explique-t-il, nerf d'une démarche où l'indispensable travail de mémoire se nourrit de la confrontation des hommes, du cosmos et de la nature. Acquis à la cause de Salvador Allende (tourné au début des années 70, La Bataille du Chili constituait la chronique du gouvernement d'Unité populaire, et il devait rendre hommage 30 ans plus tard au président assassiné dans Salvador Allende), Guzmán a choisi la voie de l'exil au lendemain du coup d'État qui portait Augusto Pinochet au pouvoir en 1973. Près d'un demi-siècle plus loin, un retour lui semble désormais inenvisageable: "Je ne pourrais pas retourner vivre au Chili, c'est un pays différent, que j'ai quitté pour de bon. Mais le monde s'est uniformisé, et l'endroit où l'on réside ne compte plus vraiment, ce qui importe, ce sont vos idées". Et de les mettre à l'oeuvre dans une oeuvre revisitant l'Histoire à travers les hommes et la géographie, matière d'une richesse pratiquement inépuisable. Ainsi, aujourd'hui, de La Cordillère des songes, un essai gravitant autour d'un mur de pierre omniprésent dans le paysage physique et mental chilien. "La Cordillère, c'est une paroi, immense et très longue, que l'on ne peut s'empêcher de regarder. Si l'on veut voir plus loin, le regard bute sur ce mur, le pays s'achève avec les Andes. Mais ce mur est néanmoins spécial parce que, bien que présent, il est parfois caché. Le Chili ressemble à un grand spaghetti s'étirant entre la Cordillère et l'océan Pacifique, et même si on n'est pas en mesure, par moments, de voir la chaîne de montagnes, sa présence psychologique demeure. On sait qu'elle est là, parce qu'on nous a enseigné sa présence, qu'on la voie ou non..."Comme dans ses deux opus précédents, le cinéaste travaille le rapport de l'homme à cet environnement, envisagé dans son âpreté. "ça reste une terre inconnue, observe-t-il. En dehors de quatre ou cinq endroits exploités pour le ski et le tourisme, il s'agit d'une montagne aride et sèche. Dans la moitié du pays, elle n'est pas recouverte de neige, et offre des contours gris et durs, pas spécialement beaux à voir." Mais d'une intensité dramatique renforcée encore par la menace de tremblements de terre - "tout le monde y est préparé, ils peuvent se produire à tout moment."Pour l'aider à défricher ce terrain hostile en apparence mais offrant aussi de nombreuses lignes de fuite narratives, Patricio Guzmán a fait appel à quelques témoins, sculpteurs trouvant là leur matière première comme Francisco Gazitua ou Vicente Gajardo, ou encore écrivain, comme Jorge Baradit, partageant sa réflexion sur l'Histoire récente du Chili. Cinéaste aussi, à l'image de Pablo Salas, en qui l'on pourrait aisément deviner son alter ego, lui qui, resté au pays, en filme inlassablement l'évolution depuis les années 80, des exactions perpétrées sous la dictature de Pinochet aux soubresauts continuant de l'agiter. "Nous nous étions rencontrés au milieu des années 80, pendant que je tournais Au nom de Dieu . Je le voyais filmer lui aussi, et beaucoup de gens me parlaient de Pablo et de son travail. Nous nous sommes rapprochés à la faveur de La Cordillère des songes." À son contact, et tandis qu'il s'imposait comme le pivot du film - "l'histoire a, comme toujours, guidé mes pas"-, le point de vue de Guzmán s'est fait moins poétique. La force des archives accumulées par Pablo Salas appelle cette dimension frontale, ces images étant parfois à ce point saisissantes que l'on s'étonne qu'il ait été en mesure de les tourner. "Réaliser ces films pouvait s'avérer fort dangereux, mais parmi ses nombreuses qualités, Pablo a celle de se savoir comment se déplacer et où placer sa caméra. Il a toutefois été victime d'agressions à deux reprises, ce qui ne l'a pas empêché de continuer à filmer..." Salas ne s'est pas arrêté aux agissements de la dictature, documentant ses conséquences, et les transformations fondamentales qu'elle a imposées au pays, en commençant par le capitalisme sauvage et ses ravages. Patricio Guzmán confesse "rester optimiste, malgré tout". Peut-être parce que, même s'il est moins métaphorique que ses précédents, ce film voit aussi la Cordillère s'y ériger en rempart inaltérable de l'âme du Chili et de ceux qui le peuplent...