Il est tentant de rallier l'un ou l'autre scénario par automatisme idéologique, selon que l'on se situe à droite ou à gauche sur l'échiquier politique: les progressistes, indécrottables optimistes, parieront plutôt sur un monde nouveau, meilleur, sauf cette frange non négligeable de crevards pourtant peu suspects de nostalgie rance mais qui ont dû se coltiner un confinement à la dure, coincés dans des immeubles surpeuplés, privés d'une partie ou de la totalité de leurs revenus, ou obligés de faire cohabiter dans une boîte à chaussures vie de famille et vie professionnelle. Pour eux, le coronavirus a agi comme un "produit de contraste sur les inégalités", comme l'a très joliment formulé dans La Libre François De Smet, le patron de Défi et toujours philosophe dans l'âme. Une fracture sociale dans le camp de la gauche illustrée par la polémique autour des journaux de confinement qui avaient parfois des airs de carnets de vacances quand ils étaient tenus par des écrivains exilés dans leurs confortables maisons de campagne, à l'abri des nuisances et de la promiscuité. Une minorité certes, plus bourgeoise que bohème, mais une minorité surreprésentée dans la presse, qui a agacé ceux du même bord politique qui vivent dans les wagons de queue. Dont ces artistes et intermittents de la culture sans statut social protecteur digne de ce nom, passés dans le silence de la précarité à la misère.

Et maintenant, on fait quoi?

Interrogé par Les Inrocks, l'économiste Thomas Porcher, membre des Économistes atterrés, estime que l'appel à se réinventer qu'on a entendu un peu partout ne changera rien demain pour les plus faibles. Au contraire, la crise, en accentuant encore le fossé entre riches et pauvres, fera de nouvelles victimes. "Je pense qu'énormément de personnes vont sortir cabossées de cette aventure", redoute-t-il. Un sentiment partagé par le philosophe russe Boris Groys, qui s'inquiète du désastre économique à venir mais aussi des changements de comportements que pourrait induire la peur de la contamination, en tout cas tant qu'on n'aura pas trouvé un vaccin, et qui risquent fort de pénaliser un peu plus la culture, plongée dans le coma. Indépendamment des mesures qui ont été prises mercredi lors du conseil de sécurité -soit après avoir écrit ces lignes-, les gens vont-ils encore oser se rassembler dans des théâtres, des cinémas, des salles de concert? Une crainte largement partagée par les acteurs du secteur, même si tous ne veulent pas céder au défaitisme. Luc Dardenne plaide pour que la culture, notre boussole morale dans la tempête, soit considérée comme un bien public, au même titre que la santé, et bénéficie de ce fait d'un large refinancement par l'État. Le réalisateur, rompu aux cas de conscience, n'imagine par ailleurs pas un instant qu'on ne tire pas les leçons d'une crise dont tout indique qu'elle est le fruit vénéneux de la mondialisation effrénée.

Pas sûr qu'il soit entendu par les apôtres du capitalisme, plus enclins "naturellement" à pencher pour un "retour à l'anormal", cette orgie de consommation délocalisée. Parce que le business est la courroie de transmission d'une certaine idée du bonheur à peine écornée par le virus, ou pour toute autre raison qui justifie de revenir au plus vite à un modèle qui, s'il court à sa perte, assure d'ici là aux puissants l'illusion de l'immortalité.

On peut aussi plus modestement, même si c'est moins vendeur, faire aveu d'impuissance, reconnaître avec Michaël Foessel, interrogé par Télérama, que "nous ne savons pas comment nous allons sortir de cette crise". Ce qui n'empêche évidemment pas d'essayer de prendre la mesure de ce qui se passe. "De quoi doutons-nous aujourd'hui?, se demande le philosophe. De tout ce qui nous apparaissait jusque-là comme une évidence." Le doute cher à Descartes comme point de départ d'une nouvelle vision du monde. Une méthode éprouvée à remettre d'urgence au goût du jour...

Il est tentant de rallier l'un ou l'autre scénario par automatisme idéologique, selon que l'on se situe à droite ou à gauche sur l'échiquier politique: les progressistes, indécrottables optimistes, parieront plutôt sur un monde nouveau, meilleur, sauf cette frange non négligeable de crevards pourtant peu suspects de nostalgie rance mais qui ont dû se coltiner un confinement à la dure, coincés dans des immeubles surpeuplés, privés d'une partie ou de la totalité de leurs revenus, ou obligés de faire cohabiter dans une boîte à chaussures vie de famille et vie professionnelle. Pour eux, le coronavirus a agi comme un "produit de contraste sur les inégalités", comme l'a très joliment formulé dans La Libre François De Smet, le patron de Défi et toujours philosophe dans l'âme. Une fracture sociale dans le camp de la gauche illustrée par la polémique autour des journaux de confinement qui avaient parfois des airs de carnets de vacances quand ils étaient tenus par des écrivains exilés dans leurs confortables maisons de campagne, à l'abri des nuisances et de la promiscuité. Une minorité certes, plus bourgeoise que bohème, mais une minorité surreprésentée dans la presse, qui a agacé ceux du même bord politique qui vivent dans les wagons de queue. Dont ces artistes et intermittents de la culture sans statut social protecteur digne de ce nom, passés dans le silence de la précarité à la misère. Interrogé par Les Inrocks, l'économiste Thomas Porcher, membre des Économistes atterrés, estime que l'appel à se réinventer qu'on a entendu un peu partout ne changera rien demain pour les plus faibles. Au contraire, la crise, en accentuant encore le fossé entre riches et pauvres, fera de nouvelles victimes. "Je pense qu'énormément de personnes vont sortir cabossées de cette aventure", redoute-t-il. Un sentiment partagé par le philosophe russe Boris Groys, qui s'inquiète du désastre économique à venir mais aussi des changements de comportements que pourrait induire la peur de la contamination, en tout cas tant qu'on n'aura pas trouvé un vaccin, et qui risquent fort de pénaliser un peu plus la culture, plongée dans le coma. Indépendamment des mesures qui ont été prises mercredi lors du conseil de sécurité -soit après avoir écrit ces lignes-, les gens vont-ils encore oser se rassembler dans des théâtres, des cinémas, des salles de concert? Une crainte largement partagée par les acteurs du secteur, même si tous ne veulent pas céder au défaitisme. Luc Dardenne plaide pour que la culture, notre boussole morale dans la tempête, soit considérée comme un bien public, au même titre que la santé, et bénéficie de ce fait d'un large refinancement par l'État. Le réalisateur, rompu aux cas de conscience, n'imagine par ailleurs pas un instant qu'on ne tire pas les leçons d'une crise dont tout indique qu'elle est le fruit vénéneux de la mondialisation effrénée. Pas sûr qu'il soit entendu par les apôtres du capitalisme, plus enclins "naturellement" à pencher pour un "retour à l'anormal", cette orgie de consommation délocalisée. Parce que le business est la courroie de transmission d'une certaine idée du bonheur à peine écornée par le virus, ou pour toute autre raison qui justifie de revenir au plus vite à un modèle qui, s'il court à sa perte, assure d'ici là aux puissants l'illusion de l'immortalité. On peut aussi plus modestement, même si c'est moins vendeur, faire aveu d'impuissance, reconnaître avec Michaël Foessel, interrogé par Télérama, que "nous ne savons pas comment nous allons sortir de cette crise". Ce qui n'empêche évidemment pas d'essayer de prendre la mesure de ce qui se passe. "De quoi doutons-nous aujourd'hui?, se demande le philosophe. De tout ce qui nous apparaissait jusque-là comme une évidence." Le doute cher à Descartes comme point de départ d'une nouvelle vision du monde. Une méthode éprouvée à remettre d'urgence au goût du jour...