Huitième long métrage pour Joachim Lafosse, et d'emblée cette évidence, exprimée sur le mode de l'autocritique lucide: oui, le cinéaste belge le sait, Continuer (lire la critique) est loin d'être le film le plus intéressant de son parcours. "J'aimerais juste un peu d'indulgence", lâche-t-il alors qu'on le retrouve début janvier dans son nouveau chez lui à Forest. Étrange mais très honnête manière de débuter une interview promo. Il poursuit: "C'est un film qui a été très difficile à faire. Pour plein de raisons. Parce que tourner avec des chevaux c'est compliqué, déjà, mais surtout parce que c'est la toute première fois que j'adapte un roman. Or la littérature, c'est l'art de la liberté. C'est la page blanche. Tandis que le cinéma, comme Bresson l'écrit dans ses Notes sur le cinématographe, c'est l'art de la contrainte. Tu dois composer avec le réel. Et puis tu te retrouves avec des financiers qui ont lu le bouquin également et qui ont tous une idée du film à faire. Ça a été très compliqué avec la production. Il faut composer avec le désir de tout le monde. Et travailler avec une comédie...

Huitième long métrage pour Joachim Lafosse, et d'emblée cette évidence, exprimée sur le mode de l'autocritique lucide: oui, le cinéaste belge le sait, Continuer (lire la critique) est loin d'être le film le plus intéressant de son parcours. "J'aimerais juste un peu d'indulgence", lâche-t-il alors qu'on le retrouve début janvier dans son nouveau chez lui à Forest. Étrange mais très honnête manière de débuter une interview promo. Il poursuit: "C'est un film qui a été très difficile à faire. Pour plein de raisons. Parce que tourner avec des chevaux c'est compliqué, déjà, mais surtout parce que c'est la toute première fois que j'adapte un roman. Or la littérature, c'est l'art de la liberté. C'est la page blanche. Tandis que le cinéma, comme Bresson l'écrit dans ses Notes sur le cinématographe, c'est l'art de la contrainte. Tu dois composer avec le réel. Et puis tu te retrouves avec des financiers qui ont lu le bouquin également et qui ont tous une idée du film à faire. Ça a été très compliqué avec la production. Il faut composer avec le désir de tout le monde. Et travailler avec une comédienne-productrice (Virginie Efira, NDLR), c'est très très délicat. Surtout à partir d'un film qui n'est pas encore écrit. C'est-à-dire qu'avec Virginie, on s'est trouvé un désir commun sur le roman, mais est-ce qu'on se trouve un désir commun sur la manière de l'adapter?" Ce roman, en l'occurrence, c'est le Continuer de Laurent Mauvignier (Les Éditions de Minuit, 2016), récit d'une cavale de la dernière chance où une mère défaillante embarque son fils adolescent pour un projet fou: un périple à cheval de plusieurs mois dans les montagnes kirghizes afin de sauver le garçon, en perdition, de ses propres démons et renouer peut-être le fil de leur histoire. "J'ai trouvé dans le livre une question qui m'a donné envie de faire le film: est-ce qu'on peut faire ce voyage-là avec sa mère? J'ai le sentiment que les fils ont du mal à faire le lien entre la mère et la femme. Samuel, dans le roman, découvre que Sibylle n'est pas qu'une mère, que c'est une femme aussi. Et je trouve que ça, aujourd'hui, à l'époque dans laquelle on vit, c'est super important. C'est une clé pour qu'il y ait une rencontre possible entre le masculin et le féminin. Je pense qu'en tant qu'hommes, on a absolument à intégrer cette chose-là. Sinon, c'est ce qui va porter notre jalousie, notre violence. Sibylle l'emmène aussi pour lui faire entendre ça. Parce que lui, il ne la voit que comme une maman ou une putain, et rien d'autre. C'est ce chemin vers une autre vision de la femme que le film invite à faire." Nue Propriété, Élève libre, À perdre la raison... Le cinéma de Joachim Lafosse, on le sait, a toujours tendu vers l'idée d'un huis clos, d'une claustration où poser la question des limites. Continuer, au contraire, répond à un appel vers le film d'aventure, vers le western un peu aussi, tel qu'il s'exprimait déjà, même si dans une moindre mesure, dans Les Chevaliers blancs. "Avec mon chef opérateur, Jean-François Hensgens, on a toujours eu envie de faire un film en lumière naturelle. Ça ne veut pas dire que c'est simple, c'est super compliqué. La nature détermine les horaires de tournage, il faut que tout le monde suive. Tout à coup, tout peut s'arrêter parce qu'on attend la lumière. Mais, esthétiquement, je suis hyper fier du résultat. L'envie, de base, c'était quand même d'offrir un vrai voyage aux gens, de filmer des galops frémissants. Moi je ne viens pas d'un milieu de cultureux. J'ai beaucoup lu et vu par après mais quand j'étais ado on regardait Spielberg, des films d'aventure, Croc-Blanc... Je me suis rendu compte qu'un truc qui m'avait super influencé pour le film, par exemple, c'est Buddy Longway. C'est la seule série de bande dessinée que j'avais quand j'étais enfant." Inscrit au coeur de paysages somptueux, le film ne peut pourtant s'empêcher de rejouer le couplet bien connu du conflit violent et tendu. C'est l'idée d'un enfermement au grand air. Dans un premier temps, du moins. "Je pense que les êtres ont à se parler, à se comprendre, et que la nature en elle-même ne règle rien. Mais ça met dans un autre état, ça permet peut-être d'aborder les problèmes différemment." Dans la seconde moitié du film, Lafosse montre un visage qu'on lui connaît peu. Une envie de douceur et d'apaisement, qui était pourtant déjà sans doute en germe dans la très belle séquence finale de L'Économie du couple. "Je trouve que ce qu'il y a de plus émouvant au cinéma, c'est la réconciliation. Une forme de possibilité de l'altérité. Mais pour ça, bien sûr, tu dois d'abord montrer le conflit, la tension." Rédempteur, Continuer n'en trouve pas moins la voie d'une certaine radicalité, lui aussi, qui serait peut-être plutôt à chercher du côté de son minimalisme. Le film, au fond, se résume à deux personnages, deux chevaux et des paysages. Point barre, ou presque. "J'ai quand même le sentiment d'avoir été au bout d'un processus. Et puis ça a débloqué quelque chose en moi. Depuis six mois, j'écris l'histoire d'un père maniaco-dépressif, qui est inspirée de la vie de mon propre père. Ça fait 20 ans que je veux écrire là-dessus, sur une année précise, quand on avait dix ans avec mon frère à la maison. Je prends énormément de plaisir à retourner à une intimité, à des trucs hyper personnels. Et puis à une certaine âpreté, une espèce de rudesse qui a toujours été la mienne. Le film sera très tendu, mais j'ai aussi la volonté que les choses se dénouent."