Vingt-six février. Deux jours avant l'ouverture d'Hugo Claus, Con Amore, le soi-disant vortex polaire boude Bozar, stoïque et tempéré. Dans la pénombre de l'installation à Jour J moins 48 heures, voilà Marc Didden. Silhouette haute, large, emmitouflée en pardessus épais, chevelure à traits argentés électriques: le cousin beatnik de Marlon Brando, période Parrain. Dont il porte aussi le même genre de voix, plus aiguë que le physique, aux antipodes d'une vie pourtant bien chargée en graves. Alors que Didden nous guide dans l'expo dédiée à Claus -une déclaration d'amour documentée (voir aussi l'article dans Le Vif)- on rebobine le projecteur à souvenirs. C'est bien ce journaliste-là qui, dès les années 70, collectionne les rencontres uniques pour la presse belge: Bob Marley, Bruce Springsteen, Zappa, Bowie, John Lydon, Abba ou Jagger. Exclus pêchées de Kingston à New York(1) qui internationalisent le CV de ce jeune mec né en 1949 à Hamont-Achel, localité limbourgeoise collée à la frontière hollandaise. "Je n'avais jamais pris l'avion et là, je me trouvais en Jamaïque ou dans un bar à New York, à boire un bon whisky..." Faut dire que le...

Vingt-six février. Deux jours avant l'ouverture d'Hugo Claus, Con Amore, le soi-disant vortex polaire boude Bozar, stoïque et tempéré. Dans la pénombre de l'installation à Jour J moins 48 heures, voilà Marc Didden. Silhouette haute, large, emmitouflée en pardessus épais, chevelure à traits argentés électriques: le cousin beatnik de Marlon Brando, période Parrain. Dont il porte aussi le même genre de voix, plus aiguë que le physique, aux antipodes d'une vie pourtant bien chargée en graves. Alors que Didden nous guide dans l'expo dédiée à Claus -une déclaration d'amour documentée (voir aussi l'article dans Le Vif)- on rebobine le projecteur à souvenirs. C'est bien ce journaliste-là qui, dès les années 70, collectionne les rencontres uniques pour la presse belge: Bob Marley, Bruce Springsteen, Zappa, Bowie, John Lydon, Abba ou Jagger. Exclus pêchées de Kingston à New York(1) qui internationalisent le CV de ce jeune mec né en 1949 à Hamont-Achel, localité limbourgeoise collée à la frontière hollandaise. "Je n'avais jamais pris l'avion et là, je me trouvais en Jamaïque ou dans un bar à New York, à boire un bon whisky..." Faut dire que le fils du douanier Didden -catholique officiel qui critique le pape- a la fausse bonhommie des vraies bonnes questions. Ce que pige vite Guy Mortier, rédac-chef de l'hebdomadaire Humo, dont le tirage des années 70/80 atteint les 250 000 exemplaires. Vitesse de croisière qui fait aujourd'hui rêver. Humo mise donc sur ce garçon atypique -un peu grand, un peu rond- initialement déplacé: "J'avais deux ans quand on est parti en famille -mes parents et mes trois frères aînés- habiter à Bruxelles parce que mon père était transféré au centre des douanes, à Tour & Taxis. Et moi au départ, j'avais d'abord des envies de mise en scène, d'où mes études en dramaturgie et théâtre au RITCS."N'empêche, l'écriture est déjà un gri-gri éprouvé. Alors élève des primaires flamandes catholiques bruxelloises, Didden se rappelle bien avoir croisé le soufre: "Je devais avoir douze-treize ans et à la première foire du livre flamand à Bruxelles, j'ai voulu prendre un livre. Le jésuite superviseur qui nous accompagnait me l'a interdit: c'était un bouquin d'Hugo Claus, de la "saleté". La pire des choses à dire à un gamin que ça va forcément intriguer. Je me suis donc mis à lire Claus, dans le désordre quand j'avais quatorze-quinze ans. Fascination pour l'oeuvre, fascination pour l'homme. L'aisance qu'il avait dans la vie, parler à tout le monde, j'aimerais être comme ça. Signer des autographes, y compris sur des livres qu'il n'avait pas écrits." Didden assistera plus tard le fameux auteur du Chagrin des Belges dans l'une de ses créations théâtrales à Amsterdam, et le fréquentera dans la même obsession de l'écrit: "Il m'avait invité dans sa maison du sud de la France et là, face au mont Ventoux, il conservait sa propre discipline: chaque jour, à 15 heures, il retournait à l'écriture à laquelle il avait déjà consacré une partie de sa matinée. C'était immuable, depuis ses 18 ans." Parfait bilingue français-néerlandais, Didden a la langue bien pendue: doué en allemand, il est aussi capable de conversation espagnole comme italienne. Un sens de la géographie mouvante déclinée dans son travail où le journalisme rock se conjugue autrement. Sur le terrain des flamands provinciaux arrivés à Bruxelles, comme l'atteste une photo du début des années 80 prise au Coq, bar prolo-branché de la rue Dansaert face à la Bourse. Big Marc y retrouve un sacré casting flamouche: Arno, l'acteur Josse De Pauw, le dramaturge Jan Decorte et le réalisateur Dominique Deruddere. "Ils étaient tous pétés mais pas moi (sourire) . J'ai rencontré Dominique enfant quand je me suis cassé la figure au Limbourg, contre une maison où il habitait. Et puis, on a été tous les deux assistants de Claus." Ensemble, les deux Limbourgeois adaptent Bukowski (en particulier L'amour est un chien de l'enfer) que Deruddere transpose au ciné dans Crazy Love en 1987. Lors d'une projection à Los Angeles, la vieille haleine alcoolique littéraire rapplique: "Dominique et Bukowski ont parlé toute la nuit ensemble, il aimait le film de Dominique, ça s'est formidablement bien passé entre eux. Cela tombait bien parce que Dominique et moi, on voulait plaire à deux personnes, Bukowski et Claus. On a rencontré ce dernier dans un bar gantois où il nous a dit qu'il aimait notre film." Ce trajet atypique entre journalisme rock, cinéma -Marc Didden a réalisé cinq longs métrages de fiction- et scénarios qu'il écrit toujours, a finalement fabriqué un esprit libre sexagénaire. "Je suis quelqu'un qui n'aime pas le film flamand pseudo-hollywoodien: je ne veux même plus voir ce qui est obsédé par le succès et qui n'a pas grand-chose à dire. Par contre, j'aime des gens comme Fien Troch. J'ai l'impression qu'il y a trop d'écoles de cinéma en Flandre et trop de gens qui en sortent chaque année pour une population de cinq millions de Flamands. L'industrie s'en occupe mais le contenu est très faible, comme si on espérait que sur dix films sortis, trois fonctionnent." Marc Didden habite toujours rue Dansaert, voisin d'Arno, mais quand il y arrive en 1978, c'est juste un bout de ville borgne et pas l'artère bobo qui veut aujourd'hui assagir la proche zone du canal. Le lendemain de cette rencontre, Marc e-maile pour demander d'oublier notre partie de conversation sur la N-VA, qu'il ne porte pas dans son coeur. Alors, il faut juste citer sa phrase: "Je ne veux pas parler trop d'eux parce qu'ils ne m'intéressent pas. Je m'intéresse aussi aux auteurs italiens ou norvégiens, je suis très cosmopolite, ce qui est aussi très clausien, hein." (1) rassemblées dans le livre Enkele interviews paru en 1981, épuisé mais trouvable sur le Net.