En 1992, Alicia McCarthy (Oakland, 1969) reçoit une lettre comminatoire de l'école d'art dans laquelle elle est inscrite, le San Francisco Art Institute (SFAI). Le ton est pour le moins déplaisant. À propos des graffitis que l'intéressée a disséminés sur le campus, la sentence est sans appel: un "looks like shit" sans ambiguïté qu'il n'est nul besoin de traduire. Dans sa version étoffée, le contenu du message est encore plus corrosif que la métaphore fécale pourrait le laisser penser. "Si l'auteur de ces graffitis s'imagine que c'est de l'art, il se trompe. Adolescent? Complaisant? Inconsidéré? Sans aucun doute. Art? Certainement pas, à tout le moins pas celui qui soit digne d'intérêt -juste une tentative médiocre d'apparaître "subversif"." Vu avec du recul, la missive ne manque pas de sel. Surtout quand on sait qu'aujourd'hui le SFAI n'a de cesse d'associer son nom avec le mouvement auquel on a donné le titre de "Mission School", ne serait-ce qu'en faisant savoir au monde entier que cette production à mi-chemin entre le punk et le graffiti appartient à la crème de la crème visuelle issue de ses pupitres depuis 1871.
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En 1992, Alicia McCarthy (Oakland, 1969) reçoit une lettre comminatoire de l'école d'art dans laquelle elle est inscrite, le San Francisco Art Institute (SFAI). Le ton est pour le moins déplaisant. À propos des graffitis que l'intéressée a disséminés sur le campus, la sentence est sans appel: un "looks like shit" sans ambiguïté qu'il n'est nul besoin de traduire. Dans sa version étoffée, le contenu du message est encore plus corrosif que la métaphore fécale pourrait le laisser penser. "Si l'auteur de ces graffitis s'imagine que c'est de l'art, il se trompe. Adolescent? Complaisant? Inconsidéré? Sans aucun doute. Art? Certainement pas, à tout le moins pas celui qui soit digne d'intérêt -juste une tentative médiocre d'apparaître "subversif"." Vu avec du recul, la missive ne manque pas de sel. Surtout quand on sait qu'aujourd'hui le SFAI n'a de cesse d'associer son nom avec le mouvement auquel on a donné le titre de "Mission School", ne serait-ce qu'en faisant savoir au monde entier que cette production à mi-chemin entre le punk et le graffiti appartient à la crème de la crème visuelle issue de ses pupitres depuis 1871. Mission School? Née au début des années 90, cette mouvance alternative (dont l'intitulé est emprunté au district éponyme de San Francisco) a réuni des signatures désormais adulées aux quatre coins du globe telles que Barry McGee, Margaret Kilgallen ou encore Ruby Neri. Sans oublier, une certaine... Alicia McCarthy, qui en incarne peut-être la facette la plus radicale. Développée loin des formats consensuels, cette approche lowbro et DIY, volontairement résistante au triomphalisme néolibéral du marché de l'art, va connaître par la suite un retentissement international. Décalée et unique? Sans aucun doute. Côté perspective, il suffit de se rappeler qu'à l'époque ce sont les provocations faciles et le goût du spectacle d'un Damien Hirst et des YBA qui enflamment la critique. Intraitable sur la question du consumérisme, les protagonistes de la Mission se tiennent à des années-lumière de la course à la renommée qui agite la scène britannique -pour rappel, celle-ci est en prise directe sur les bonus indécents et sulfureux des traders de la City. Au sein de ce collectif informel, Alicia McCarthy campe sur une ligne dure. Que l'on situe son oeuvre au zéro ou au cent sur l'échelle de la reconnaissance, c'est simple: elle s'en balance. Tout le monde peut en faire autant? "Génial, à vos pinceaux les gars!" La Californienne appartient à cette typologie d'artistes qui n'a de compte à rendre qu'à elle-même. Pendant plus de 20 ans, elle s'est employée à se tenir loin des modes et des regards extérieurs. Exténuée après une nuit passée à intervenir in situ à la galerie Alice à Bruxelles, les larmes aux yeux quand elle évoque le fait qu'on lui laisse ainsi "vivre l'espace", l'intéressée revient sur son parcours: "Pour moi, l'art est nécessaire, qu'il soit montré ou non. C'est ma façon de digérer le monde. J'ai toujours fait en sorte de disparaître, de me faire oublier. Après les années au SFAI qui m'ont permis de trouver mes pairs en la personne de Barry, Ruby ou Margaret, j'ai opté par deux fois, pendant plusieurs années, pour une vie off the grid (comprendre "en autarcie", loin du confort moderne, NDLR). Sur des terrains que nous gérions à plusieurs. Je vivais dans un petit logement de fortune, sans eau courante, ni électricité. À côté de cette cabane, j'avais aménagé un atelier tout aussi précaire. Je passais la majeure partie de mon temps à m'occuper des animaux et du jardin qui nous permettait de subsister." En dehors de ces périodes d'isolement, McCarthy exerce des petits boulots qui lui assurent son pain quotidien. "Je n'ai jamais pensé une seule seconde que ma pratique pourrait me faire subsister", avoue-t-elle à l'heure où "enseigner l'art", une expression qu'elle déteste, lui permet de prendre ses distances vis-à-vis de la question matérielle. Face à une telle intransigeance, comment son nom a-t-il pu arriver aux oreilles du public? En réalité, ce sont des artistes comme Barry McGee ou Maragaret Kilgallen, devenus de véritables icônes de la street culture américaine, qui, bénéficiant d'une couverture médiatique considérable, ont eu à coeur de renvoyer galeristes et journalistes vers Alicia McCarthy. Ce juste mais inattendu retour des choses lui a permis d'accéder par la bande au succès. Le tout sans dévier d'un iota des lignes colorées et entremêlées qui constituent sa marque de fabrique et qui ne sont pas sans rappeler la pratique d'une Anni Albers. C'est d'abord Jack Hanley qui a défendu son oeuvre -elle le considère comme "la famille"-, avant que d'autres s'y mettent, comme Johansson Projects à Oakland, et propulsent son oeuvre sur la scène internationale. Depuis trois ans, l'aiguille du compteur qui marque l'engouement autour de ses compositions s'affole. Ses "toiles" -il est souvent question de pièces de bois recyclées- vibrantes, et abstraites pour la plupart, même si elles gardent parfois la trace d'un objet ayant réellement existé, comme une tasse de café, synthétisent à merveille le zeitgeist d'une époque coincée entre la joie de se réapproprier une liberté créatrice, trop longtemps confisquée par les diktats du marché, et l'expérience urbaine vécue comme génératrice de frustrations. L'oeuvre faite main de McCarthy a ceci de puissant qu'elle dépasse le graffiti et les artisanats vernaculaires, dont elle semble émaner, vers un ailleurs formel libre et emprunt de poésie. "Il n'y avait aucune intentionnalité dans notre démarche, juste cette joie de vivre et de faire, une énergie créatrice pure, même pas liée à un support ou à une technique particulière", analyse McCarthy. De cette puissance, de cette justesse, de cette sincérité, elle n'a pas laissé le temps avoir raison.