Mafia Blues

Marco Bellocchio raconte le Maxi-Procès de Palerme, premier grand déballage public des coulisses de Cosa Nostra.
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Dans un film magistral, Il Traditore, Marco Bellocchio trace le profil multiple de Tommaso Buscetta, l’homme qui brisa l’omerta autour de Cosa Nostra, entraînant un procès sans précédent. Rencontre.

Le temps ne semble pas avoir de prise sur Marco Bellocchio qui, plus d’un demi-siècle après ses débuts avec l’inoxydable Les Poings dans les poches et alors qu’il affiche plus de 20 longs métrages au compteur, réussit encore à surprendre. Il Traditore voit ainsi le maître transalpin s’aventurer en terrain inédit, le film de mafia en l’occurrence, qu’il aborde avec sa maestria habituelle, assortie d’une stimulante vigueur. « Je n’ai pas initié le projet, explique-t-il dans l’effervescence d’un salon du palais des festivals, à Cannes (dont il repartira inexplicablement bredouille, comme déjà pour Vincere, son chef-d’oeuvre). Quand on me l’a proposé, j’ai commencé à consulter des documents et à faire des recherches sur le sujet, et je l’ai trouvé intéressant. Il m’a semblé que je pourrais le traiter parce que ce langage et ces personnages me sont éloignés. Sans même parler de la distance géographique: l’histoire se déroule en Sicile alors que je vis dans le nord de l’Italie. J’ai donc dû, en quelque sorte, forcer une image qui me permette de m’approprier ce sujet, trouver une clé de manière à pouvoir le représenter. Et cette clé, c’était le personnage de Buscetta. »

Né à Palerme en 1928 et décédé de mort naturelle 72 ans plus tard en Floride sous le régime de la protection des témoins, Tommaso Buscetta est l’homme qui a fait vaciller la mafia en décidant, au mitan des années 80, de renier une partie de son passé pour collaborer avec la justice. Et de dévoiler le modus operandi de l’organisation criminelle, et l’étendue de ses réseaux au juge Giovanni Falcone. Révélations qui déboucheront sur le Maxi-Procès de Palerme dont il sera le principal témoin, n’hésitant pas à toiser ses anciens frères d’armes: « Par le passé, la Cosa Nostra n’avait rien à voir avec l’entité perverse qu’elle est aujourd’hui, déclarera-t-il notamment. J’ai décidé de collaborer avec l’État pour empêcher que d’autres croient en la dignité et l’honneur de Cosa Nostra. Ces valeurs ont été ensevelies sous une montagne de victimes innocentes. » Plus que la mafia en elle-même, c’est donc cet homme, complexe et paradoxal, qui est au coeur du propos de Marco Bellocchio, lequel s’est employé à en sonder les motivations: « La trahison est un thème récurrent et inlassablement exploré au cinéma, justement parce qu’il propose une réflexion sur le changement, analyse le réalisateur dans sa note d’intention. Un homme, au cours de sa vie, peut-il réellement et profondément changer ou n’est-ce que simulacre? Le changement est-il un moyen de guérir, de se repentir? Buscetta, qui refusa toute sa vie l’appellation de « repenti », s’est-il inscrit dans cette démarche de guérison, de rédemption afin de devenir un homme nouveau? Ou a-t-il créé sa propre justice? »

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Moment stratégique

S’il en laisse l’appréciation au spectateur, le cinéaste trouve dans ces questions la matière à une exploration approfondie de la psyché humaine. Il y ajoute la représentation inspirée d’un épisode-charnière dans l’Histoire récente de l’Italie, recréé avec un luxe de précision, n’était la nécessaire compression d’épisodes s’étant déroulés sur plusieurs années. « C’est le genre de liberté qu’une oeuvre de fiction peut s’autoriser« , relève-t-il à bon escient, non sans souligner le souci de véracité ayant présidé à l’entreprise: « Tout ce qui est représenté à l’écran est réel, ou découle directement de la réalité. Le coeur du film réside dans le procès, et nous avons eu la chance et l’opportunité de pouvoir tourner dans les lieux mêmes où il s’est déroulé. Une expérience très émouvante, parce que nous avons pu revivre, d’un point de vue cinématographique, ce moment stratégique de l’Histoire italienne où, pour la première fois, des membres de la mafia ont fait l’objet d’un procès et de condamnations, dont certaines à perpétuité. » Le reste étant affaire de mise en scène, le style adopté par Bellocchio pour cette scène en particulier étant délibérément théâtral, comme suspendu entre grotesque et tragique, l’utilisation du Va’ Pensiero de Verdi au moment de l’énoncé des sentences renforçant cette seconde dimension.

L’importance de Tommaso Buscetta, rappelle encore le cinéaste, tient au fait qu’il a été le premier à décrire la structure même de Cosa Nostra, déflorant ce qui était alors un secret jalousement gardé. De même, ce qui peut aujourd’hui apparaître seulement comme un artifice de langage (la nuance entre mafia et Cosa Nostra) faisait sens à l’époque: « Beaucoup de propos et de réponses figurant dans le film sont extraits de livres, de documents ou de témoignages. En particulier certaines réponses lors du procès, et pendant l’interrogatoire entre Falcone et Buscetta. Ce qui nous semble clair aujourd’hui correspondait alors à un monde totalement inconnu, comme quand ce dernier corrige le juge en lui disant que dans la réalité, il n’y a pas de mafia, mais uniquement Cosa Nostra… »

Pierfrancesco Favino, interprète idéal de Tommaso Buscetta, le
Pierfrancesco Favino, interprète idéal de Tommaso Buscetta, le « traître ».

Responsabilité éthique

Au passage, Il Traditore revient sur les innombrables ramifications de la mafia, « pieuvre » ayant étendu ses tentacules à de larges pans de la société transalpine. Pour autant, Marco Bellocchio dément avoir voulu faire oeuvre politique. « Mon intention n’était nullement de cet ordre. La politique a occupé une place importante pendant une période de mon existence. Je me situais à la gauche de l’échiquier politique, et il m’est arrivé de faire des films marqués à gauche idéologiquement. Je n’ai pas tourné Il Traditore avec des motivations politiques, mais je trouverais important que le film débouche sur des observations de cet ordre, ou qu’il entraîne une réflexion et un examen des relations entre l’État italien et la mafia. Mais cela appartient aux spectateurs… » Le sujet des collusions entre la mafia et les institutions, jusqu’au plus haut niveau de l’État, est d’ailleurs inépuisable, qui a débouché sur diverses enquêtes et instructions visant des représentants politiques. Mais là n’est pas le propos de Bellocchio qui observe, avec une pointe de malice: « On pourrait tourner des centaines de films. » Non sans ajouter: « De nombreux protagonistes de l’époque sont morts. Et puis, ce type de mafia, avec ce genre de parrains, n’existe plus. Elle est encore bien là, mais pas sous cette forme. »

Sans qu’il faille donc y voir une démarche ouvertement politique, le choix du thème de Il Traditore ne doit évidemment rien au hasard. Même si, fidèle en cela à une ligne sous-tendant sa filmographie, le réalisateur adopte un point de vue proche de celui de ses protagonistes et des problèmes dans lesquels ils se débattent. « Cela ne signifie pas que je néglige leurs intérêts sociaux ou politiques, mais les personnages occupent l’avant-plan. Prenez Les Poings dans les poches, c’est une tragédie familiale dont on peut livrer une interprétation politique, mais où les relations personnelles prévalent. » Un précepte qu’il pourrait bientôt appliquer à une mini-série relative à Aldo Moro, dont il abordait déjà l’assassinat il y a une quinzaine d’années dans l’exceptionnel Buongiorno, notte. « C’est un projet. J’ai décidé d’y revenir pour une raison très simple: dans Buongiorno, notte, tout était décrit de l’intérieur, l’action se déroulant dans la prison de Moro, jusqu’à son meurtre. L’idée de cette série est à l’opposé, elle pourrait d’ailleurs s’intituler Externo, notte, l’idée étant de représenter tout ce qui se passait dehors, pendant que Moro était enfermé. Tous les personnages que l’on n’a pas vus dans le film parce qu’ils étaient à l’extérieur, les politiciens, le pape, sa femme, tous ceux qui ont essayé ou prétendu essayer de sauver sa vie, seraient cette fois présents. Ce serait un pur contre-champ. » Et une façon, peut-être, de rencontrer ce que Marco Bellocchio considère comme sa responsabilité d’artiste: « Je pense en effet qu’il y a une responsabilité éthique et morale, mais c’est là quelque chose de personnel. Pour moi, la cohérence et la moralité sont des notions primordiales pour un artiste. Mais aussi la beauté, qui est autonome, mais que l’on ne peut d’ailleurs dissocier de la cohérence de ce corpus artistique. » Son oeuvre, d’ailleurs, en apporte, film après film, l’éloquente démonstration…

Il Traditore (Le Traître) ****

De Marco Bellocchio. Avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido, Luigi Lo Cascio. 2h05. Sortie: 18/12.

Mafia Blues

Que ce soit en mode réaliste comme dans le tout récent Piranhas, ou opératique comme dans la saga du Parrain, la mafia a inspiré des films en nombre. Marco Bellocchio l’envisage aujourd’hui sous un angle inédit, Il Traditore s’attardant sur le destin singulier de Tommaso Buscetta (Pierfrancesco Favino), mafioso « repenti » (encore qu’il récusa le terme), dont les confessions au juge Giovanni Falcone (Fausto Russo Alesi) en 1984 devaient déboucher sur un procès retentissant, et une vague de condamnations sans précédent dans l’Histoire de Cosa Nostra.

Tout commence pourtant comme dans un film de mafia classique, sens de la famille et de l’honneur confondus dans une réunion scellant, au début des années 80, une nouvelle alliance. Le climat sicilien change cependant bientôt du tout au tout. Et la guerre entre parrains de battre son plein, tandis que les Corléonais, sous la conduite de l’intraitable Totò Riina (Nicola Calì), imposent leur autorité sanglante, circonstances troubles incitant Buscetta à prendre le chemin de l’exil, direction le Brésil. L’assassinat de plusieurs de ses proches en Italie, suivi de son arrestation et son extradition par la police brésilienne, l’emmènent à une décision radicale: briser l’omerta entourant les agissements de la mafia et les mécanismes la régissant, jusqu’à ses liens avec le monde politique, au point de l’ébranler dans ses fondements mêmes.

Le sujet est passionnant. Bellocchio, s’il n’épuise pas l’énigme Buscetta, dont les motivations profondes restent quelque peu incertaines, dresse de l’homme, idéalement incarné par Pierfrancesco Favino (un acteur tout-terrain vu aussi bien chez Tornatore pour La Sconosciuta que dans World War Z, de Marc Forster, et ici tout simplement époustouflant), un profil fascinant, non sans ausculter la « pieuvre » d’un regard aussi implacable qu’un compte à rebours mortel. En résulte une oeuvre combinant densité suffocante et efficacité d’un thriller, un drame puissant que le vétéran italien met en scène avec sa maestria coutumière -monument de théâtre bouffon et tragique à la fois, la reconstitution du procès mérite à elle seule le détour. D’une vigueur et d’une acuité rares, ce film est tout simplement magistral.

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