Critique | Cinéma

[le film de la semaine] Un autre monde: une oeuvre de cinéma mieux qu’utile, indispensable

Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Un autre monde clôture, après La Loi du marché et En guerre, la trilogie que le duo Brizé-Lindon a voulu consacrer au monde du travail.

Cinquième film réunissant Stéphane Brizé et Vincent Lindon – une collaboration au long cours entamée en 2009 avec Mademoiselle Chambon-, Un autre monde clôture, après La Loi du marché et En guerre, la trilogie que le duo réalisateur-acteur a voulu consacrer au monde du travail. Changement de prisme, toutefois, puisque après un ouvrier licencié opposant sa dignité au système dans le premier, suivi d’un délégué syndical partant au combat dans le second, ce troisième volet met en scène un cadre d’entreprise à la croisée des chemins, suivant l’expression consacrée.

Valeur d’ajustement

Philippe Lemesle (Vincent Lindon), on le découvre en compagnie d’avocats, en train de négocier les conditions de leur divorce avec sa femme Anne (Sandrine Kiberlain), la pression du travail n’ayant pas été sans impact sur la famille -les parents et leurs deux enfants, Juliette (Joyce Bibring), la fille résidant à l’étranger, et Lucas (Anthony Bajon), le fils autiste. Et continuant par ailleurs à s’exercer sur lui au quotidien, alors que la direction américaine du groupe industriel qui l’emploie a décidé d’un nouvelle réduction des coûts. À savoir concrètement un énième plan social, appuyé par l’état-major français de la société, à charge pour lui, et les autres directeurs de départements, de le mettre en oeuvre. Et de faire passer auprès des organisations syndicales et des travailleurs la pilule des licenciements et des conditions de travail toujours plus précaires au seul bénéfice des actionnaires, la main-d’oeuvre ne tenant jamais lieu que de valeur d’ajustement. Acculé de toutes parts, sentant sa vie lui échapper alors qu’il est sommé de produire des résultats, confronté à l’incohérence et au cynisme d’un système dont il a été le serviteur consciencieux, Philippe va imaginer un plan alternatif…

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On ne saurait nier au tandem Brizé-Lindon une évidente cohérence dans le propos, Un autre monde auscultant, comme ses prédécesseurs, les mécanismes du néolibéralisme et les effets dévastateurs de la loi du marché, dont il envisage les conséquences tant économiques qu’humaines. Le propos est fort, et la démonstration puissante et implacable, qui trouve en Vincent Lindon un interprète aussi investi qu’inspiré, Sandrine Kiberlain et Anthony Bajon incarnant avec un même bonheur le pôle intime de l’affaire. Interpellant, Un autre monde, s’il en a la justesse, échoue à renouer avec l’élan irrésistible qui portait La Loi du marchéet En guerre. Peut-être parce que, en dépit de la précision de son écriture et d’une ouverture au romanesque savamment dosée, le film semble suivre une progression plus mécanique, là où les deux précédents vibraient d’une urgence impérieuse… Ce qui n’ôte rien à l’acuité du regard, qui en fait une oeuvre de cinéma mieux qu’utile, indispensable.

De Stéphane Brizé. Avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon. 1 h 36. Sortie: 16/02. ****

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