Festival d’Angoulême: la revanche des invisibles

Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Le Festival d’Angoulême s’est achevé sur un sentiment de bascule générationnelle, plus que de tendance: pour les autrices, les scénaristes, les « indés » ou les auteurs étrangers, le petit monde de la BD ne sera plus jamais comme avant.

« Ce qui est doublement super chouette avec le Grand Prix du festival de la BD d’Angoulême décerné à Julie Doucet, c’est qu’en plus de récompenser une autrice originale, libre et importante, ça fait chier plein de vieux… vieux. J’avoue que je me régale. » La remarque lancée par un auteur, et non une autrice, sur les réseaux sociaux, au lendemain de l’annonce du Grand Prix remis à l’autrice québécoise, en ouverture du festival, en dit long sur l’ambiance qui a régné dans et autour du plus important rendez-vous de la bande dessinée, après deux ans d’absence. Deux ans pendant lesquels le monde et celui de la BD ont continué de changer jusqu’à atteindre ce qui semble désormais un réel point de basculement et non plus une tendance parmi d’autres: les invisibles de la bande dessinée ne le sont plus. Pour la première fois, trois autrices sont sorties victorieuses du vote de leurs pairs (ils étaient plus de 1.800 à participer au vote et ont plébiscité Catherine Meurisse, Pénélope Bagieu et Julie Doucet). Pour la quatrième fois seulement, en presque 50 éditions, une femme a remporté le Grand Prix (après Claire Bretécher, Florence Cestac et Rumiko Takahashi). Pour la première fois, le Canada remporte le Grand Prix et le Brésil le Fauve d’or. Pour la première fois aussi, des expositions étaient consacrées au métier de scénariste. Et pour la première fois depuis qu’on traîne nos guêtres dans ce rendez-vous incontournable, les jeunes filles et jeunes garçons à l’identité sexuelle visiblement plus du tout hétérocentrée, nous ont semblé plus nombreux que les mâles trentenaires ou quadras armés de leurs sacs plastiques et de leur pile d’albums franco-belges à faire dédicacer.

Les vieux routiers de la BD n’avaient jamais vu ça.

Cette vague de fond, encore accentuée par le nouvel âge d’or des mangas, omniprésents aussi ici, trouve écho dans le palmarès pointu de cette année, et qui, là aussi, a fait hurlé les puristes et les boomers. Un Grand Prix qui revient à la reine des indés et de l’underground, maîtresse d’une « ligne sale » volontiers trash, un Fauve d’or remis à un auteur brésilien lui-même lié à un éditeur indépendant (Çà et Là) pour un récit narrant les difficultés sociales d’une femme quadragénaire, elle-même très éloignée des habituels canons de beauté, et des éditeurs indépendants qui raflent par ailleurs la plupart des Fauve… Les vieux routiers de la BD n’avaient jamais vu ça. À lire les remarques réactionnaires de certains, ils auront beaucoup de mal à s’en remettre de ne plus donner le « la » de la création contemporaine en bande dessinée. Ils n’ont pourtant d’autres choix que de se faire une raison: les jeunes auteurs, autrices, lecteurs et lectrices ne sont plus ce qu’ils étaient. Et on ne reviendra plus en arrière.

Écoute, jolie Márcia de Marcello Quintanilha
Écoute, jolie Márcia de Marcello Quintanilha

Les ados, grands oubliés de la BD

Ainsi Lucie Bryon, autrice et jeune trentenaire très remarquée pour son Voleuse chez l’éditeur Sarbacane (lire notre critique), qui incarne à elle seule ces nouvelles tendances désormais à l’avant-plan, analyse mieux que personne le pourquoi de ce grand basculement: « Cette nouvelle génération dont je fais partie a grandi avec la BD franco-belge, mais aussi avec le manga ou la BD indépendante. Tout était là. Mais la bande dessinée franco-belge ne m’a pas donné envie de faire de la BD, alors que le manga m’a donné envie d’en faire. J’aimais la BD pour ce qu’elle était, mais je ne m’y retrouvais pas, alors que le manga m’a donné aussi l’envie de raconter des histoires de groupes, d’amis, de sororité, de romances LGBT, de choses qui me ressemblaient davantage. Le « style manga » était encore dans les années 2000 et 2010 un mot-valise pour dire « je n’aime pas », il y avait beaucoup de mépris, né de la méconnaissance du média. Et puis, il y a une tranche d’âge dans la franco-belge qui reste largement ignorée, c’est la tranche adolescente. Il y a de la BD enfant ou de la BD adulte, mais au milieu… Alors les ados se sont mis à lire des mangas, pour combler le trou, parce qu’ils veulent de la romance, du drame, de l’aventure, en les prenant très au sérieux. De plus, la BD est désormais mondialisée, et aussi moins hétérocentrée. Une gamine est passée sur notre stand, elle devait avoir 11 ans. Elle a acheté ma BD avec ses petits sous parce qu’elle l’avait vue dans Okapi, elle m’a tout de suite dit: « C’est super que ce soit une histoire LGBT ». Aujourd’hui, les gamins sont super, ils ont envie de ça. Moi, il fallait les chercher ces histoires, et aussi les trouver. C’était le Journal de Fabrice Neaud planqué quelque part au collège, ce fut Le bleu est une couleur chaude. Puis, des autrices comme Julie Doucet ou Aude Picault m’ont beaucoup influencées. C’était rare, alors que tout peut exister en BD. Du coup on se demande maintenant ce que vous faisiez avant. Pourquoi on a eu droit à 14.000 histoires de cow-boy mais pas à une seule histoire de meuf qui cherche ce qu’elle va devenir dans la vie? Il y a désormais une vraie sororité qui s’exprime et il n’y a sans doute pas de retour en arrière possible, même si on reste dans un monde dirigé par le patriarcat et dans un milieu dominé largement par les mecs. Mais désormais, on se passe le nom des mecs à éviter dans ce métier. Parce qu’il y en a. Et j’espère qu’ils ont peur. »

« On est ce qu’on est »

Cette féminisation du métier, qui s’accompagne d’un changement de nombreux paradigmes, se retrouve aussi aujourd’hui dans la production plus mainstream. Par exemple, Dargaud s’apprête à sortir les premiers albums issus de sa revue digitale Mâtin, quel journal! diffusée sur Instagram depuis deux ans. Un projet « aux objectifs multiples« , comme nous l’a expliqué sa rédactrice en chef Clotilde Palluat, à savoir « s’essayer à la BD numérique, aller chercher de nouveaux lecteurs et faire travailler de nouveaux talents« . Dont acte: le compte Instagram de Mâtin compte aujourd’hui 88.000 abonnés, dont une majorité écrasante de jeunes femmes, et surtout une cinquantaine de séries dont 65% sont dessinées et écrites par des autrices. « Et il a fallu définir une ligne éditoriale. Le projet est né de mon écoanxiété et de ma dépression climatique. Il était donc évident qu’on allait parler d’écologie, d’urgence climatique ou de permaculture. Mais fatalement, dès qu’on interroge un rapport de domination, ici de l’humain sur la nature, on en vient très vite à s’interroger sur d’autres: les hommes sur les femmes, les Blancs sur le reste du monde… Ça rend beaucoup de gens fébriles mais on essaie d’y aller avec bienveillance, en tempérant la colère des autrices. » Et Clotilde Palluat de rappeler aussi la filiation de Mâtin avec Pilote, dernier magazine papier en date des éditions Dargaud, et dont la devise était entre autres « Le journal qui s’amuse à réfléchir ». Avec cette différence de taille « qu’il y avait 95% de mecs dans sa rédaction, dirigée par Goscinny, alors que Mâtin l’est par une petite meuf de 35 ans. On est ce qu’on est« .

Le palmarès

Grand Prix pour l’ensemble de son oeuvre Julie Doucet

Fauve d’or, prix du meilleur album Écoute, jolie Márcia, de Marcello Quintanilha (Ça et Là)

Prix spécial du jury Des vivants, de Raphaël Meltz, Louise Moaty et Simon Roussin (2024)

Prix de la série Spirou, l’espoir malgré tout, d’Émile Bravo (Dupuis)

Prix révélation La Vie souterraine, de Camille Lavaud Benito (Les Requins Marteaux)

Prix de l’audace Un visage familier, de Michael DeForge (Atrabile)

Prix du patrimoine Stuck Rubber Baby, de Howard Cruse (Casterman)

Prix de la bande dessinée alternative Bento, collectif (Radio as Paper)

Fauve polar SNCF L’Entaille, d’Antoine Maillard (Cornélius)

Prix du public France Télévisions Le Grand Vide, de Léa Murawiec (2024)

Julie Doucet: « Images et textes me hantent »

Malgré 20 ans de presque absence, la Québécoise Julie Doucet est plébiscitée par ses pairs. Timide et sollicitée comme jamais, on lui a arraché quelques mots avant la remise officielle de son prix.

Festival d'Angoulême: la revanche des invisibles
© KATE MADA

Alors, heureuse? Et surprise?

Je suis très surprise et incroyablement flattée, oui. Je n’ai pas l’habitude des interviews et je n’avais pas prévu de venir, j’ai vraiment dû me téléporter! J’avais quand même conscience d’une certaine influence, j’ai reçu beaucoup de feed-back dans les salons des petites éditions, je sais que beaucoup d’autrices, surtout, ont été influencées. Ça m’impressionne: dans mes BD, je m’adressais surtout à moi-même, au début en tout cas, et de manière très spontanée. Je n’ai jamais théorisé ce que je faisais.

Cette reconnaissance peut sembler tardive, vos Dirty Plotte datent d’il y a plus de 20 ans.

La sortie de Maxiplotte l’année dernière à L’Association, qui reprend l’ensemble des fanzines et beaucoup d’inédits, comme dans les éditions anglaise ou espagnole, a dû beaucoup jouer. De même que le nouvel environnement de la bande dessinée, rempli d’autrices souvent indépendantes -ce n’était pas comme ça il y a 20 ans!

Est-ce vraiment une des raisons qui vous ont fait abandonner la BD?

En partie oui, j’en avais un peu marre à la longue d’être dans un milieu de mecs et de « nerds », même si on joue un peu sur les mots quand on dit que j’ai « arrêté la BD« . C’est vrai qu’au début, je suis retournée vers la spécialité qui était la mienne aux Beaux-Arts, à savoir l’estampe. Mais très vite, j’ai recommencé à travailler avec des mots. Il y a des mots dans presque tout ce que j’ai fait. Images et textes me hantent, j’y reviens sans cesse.

De fait, il y a de la narration même dans vos travaux contemporains: sur votre site, on peut découvrir des illustrations, des collages, des travaux où le rapport texte-image est omniprésent, comme dans la BD.

Oui. Mais pour revenir vraiment à la bande dessinée, j’avais besoin d’une histoire à raconter. L’inspiration ne se commande pas. Là, j’avais justement une histoire à raconter, je suis donc presque obligée d’y revenir. Ça sortira en avril aux États-Unis chez Down & Quarterly, plus tard à l’Asso. Dans la forme, il n’y a pas de cases, c’est plutôt une sorte de livre-accordéon, comme une fresque sur 130 pages, mais il y aura du narratif, et plein de bulles. Vous me direz si c’est de la BD.

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