Claire Bretécher le souligne elle-même, dans l'introduction de la grande exposition que lui consacre (enfin) la Bibliothèque du Centre Pompidou, à Paris: "Si les idées vont vite, les comportements changent lentement." Il en va de même dans le 9e art, un art à l'image de la société patriarcale dans lequel il a évolué et évolue encore: si les auteures, ou "autrices" comme elles préfèrent parfois se nommer elles-mêmes, sont chaque jour plus nombreuses, à l'image des lectrices de bande dessinée -dans les deux cas, tout a changé en moins de deux générations- les clichés et le sexisme ont encore la vie dure dans et autour des planches. Au point que le combat féministe, ou juste égalitaire, semble avoir repris de plus belle, mais sous des formes cette fois bien différentes entre elles, le monde de la BD proposant désormais un large spectre féminin et féministe, de la BD girly à la négation même de "bande dessinée féminine".
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Claire Bretécher le souligne elle-même, dans l'introduction de la grande exposition que lui consacre (enfin) la Bibliothèque du Centre Pompidou, à Paris: "Si les idées vont vite, les comportements changent lentement." Il en va de même dans le 9e art, un art à l'image de la société patriarcale dans lequel il a évolué et évolue encore: si les auteures, ou "autrices" comme elles préfèrent parfois se nommer elles-mêmes, sont chaque jour plus nombreuses, à l'image des lectrices de bande dessinée -dans les deux cas, tout a changé en moins de deux générations- les clichés et le sexisme ont encore la vie dure dans et autour des planches. Au point que le combat féministe, ou juste égalitaire, semble avoir repris de plus belle, mais sous des formes cette fois bien différentes entre elles, le monde de la BD proposant désormais un large spectre féminin et féministe, de la BD girly à la négation même de "bande dessinée féminine". Les choses changent lentement, donc. Ainsi Claire Bretécher, célébrée et adulée aujourd'hui, fut longtemps l'une des seules de son sexe à s'exprimer en dessin et en bande dessinée. Un art de la narration basé lui-même sur les clichés, rabaissant pour longtemps le rôle de la femme à celui de mère (à la Boule et Bill) ou de traînée, si possible à gros seins (de Natacha à l'ensemble du catalogue Soleil). Un machisme flagrant qui n'a pas vu venir, au contraire de Bretécher ou d'une Florence Cestac, les énormes changements sociétaux des années 70, des dépénalisations de l'homosexualité et de l'avortement à la libération sexuelle. Changements qui ont à leur tour donné naissance à une nouvelle génération de femmes, de lectrices et d'auteures, bien décidées à se faire entendre. Ou à ne plus se laisser faire malgré les résistances ambiantes. Les catalogues aujourd'hui sont riches en bandes dessinées réalisées par des auteurs remarquables, qui sont aussi des femmes. Si certaines ont inconsciemment ou non envahi des champs d'expression très contemporains où la question du sexe est au minimum secondaire (Marjane Satrapi, Chloé Cruchaudet, Nine Antico, Marion Montaigne, Anouk Ricard...), d'autres ont mis la question du féminisme au centre même de leurs histoires. Ainsi la remarquable Catel, qui se consacre essentiellement à réaliser des portraits de femmes inspirantes ou engagées (Kiki de Montparnasse, Benoite Groult, Joséphine Baker, Mylène Demongeot...), ou de jeunes auteures qui, comme la Louviéroise Flore Balthazar, dessinatrice d'un récent album autour de Frida Kahlo, renâclent désormais à mettre en scène des personnages principaux auxquels elles auraient bien du mal à s'identifier -comprenez des mecs. D'autres encore comme Lisa Mandel s'attaquent avec humour aux codes sexués -son récent et hilarant Super Rainbow met en scène un couple de superhéroïnes lesbiennes, sans en faire le sujet même de son album. De l'autre côté du spectre, un féminisme plus contesté s'est développé avec la BD dite "girly", assumant comme jamais les aspects les plus futiles et là aussi clichés de la féminité. Un genre d'ailleurs contesté par des femmes et des auteures, qui a pourtant permis à de "vraies" auteures de se faire un public et une place au soleil -Pénélope Bagieu, pour ne citer qu'elle, s'est fendue en septembre dernier d'un remarquable California Dreamin', chez Gallimard, portrait féminin mais absolument pas girly de Cass Elliott, chanteuse des célèbres The Mamas and the Papas. N'empêche, malgré tous ces exemples, les éditeurs grand public restent avides d'héroïnes à gros seins, et les auteures entament souvent leurs interviews "sur le fait d'être une femme dans la BD". Une question qui avait déjà énervé Lisa Mandel en 2013, donnant naissance à l'événement parodique Les hommes et la BD au festival d'Angoulême. Et qui a été la goutte faisant déborder le vase de Julie Maroh, maladroitement sollicitée par notre Centre belge de la bande dessinée pour participer à une exposition sur La BD des filles(voir ci-contre)... Désormais, elles sont plus de 200 à avoir rejoint Le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, fondé en septembre et entre autres par les deux précitées, et dont le moindre des succès n'est pas d'avoir réussi à fédérer à peu près tout ce que le milieu compte de femmes: même Tanxx, auteure punk et libertaire, y côtoie des auteures "girly", deux ans après leur avoir craché sa haine: désormais, le combat est ailleurs, et tourné contre les machistes. La bande dessinée féminine n'existe pas en soi "si cette appellation appose certaines caractéristiques stéréotypées sur notre travail et notre manière de penser"; cette "bande dessinée féminine", qui n'existe pas, n'est donc pas non plus un genre narratif. L'appellation "girly" ne fait que renforcer les clichés sexistes. Publier des collections "féminines" est misogyne... La charte de ce nouveau collectif, non mixte, est limpide; la pression qu'il entend faire porter sur tous les acteurs de la chaîne le sont également: encourager la diversité des représentations en bande dessinée, rendre visibles davantage de femmes et de schémas familiaux "différents", mais aussi pousser éditeurs, libraires et bibliothécaires à ne pas distinguer les livres faits par des femmes ou soi-disant adressés aux filles du reste de la production ou des étalages. Un voeu qui n'est désormais plus pieu; on l'a dit, le collectif compte en son sein à peu près toutes les auteures d'aujourd'hui (et en tout cas toutes celles citées dans cet article, à l'exception notable de... Claire Bretécher), et sait se faire entendre: l'expo sur la BD des filles n'aura par exemple probablement jamais lieu.