C'est l'histoire d'une dessinatrice, invitée dans une résidence d'auteurs au Japon, qui veut "peindre la nature" et s'éloigner de ce qu'elle connaît trop bien. Elle va être servie: langue, culture, art, tout ici est à la fois si différent et si proche -une "familière étrangeté", comme disait Claude Lévi-Strauss- qu'elle va en perdre ses repères, ses pinceaux et même un peu de sa rationalité. Entre un vieux peintre japonais présent pour "peindre l'expression d'une femme", un Tanuki (esprit de la forêt aux allures de chien-raton laveur) qui va l'aider à comprendre ce qui se joue, et la jeune et évanescente tenancière d'une auberge qui semble tout droit sortie d'un conte philosophique asiatique, notre héroïne va s'immerger dans cette culture et cette nature qui agissent sur elle comme un miroir et vont lui permettre, paradoxalement, de mieux revenir à ses racines. Un récit mêlant autofiction, carnet de voyage et réflexions philosophico-artistiques qui, présenté tel quel, aurait de quoi rebuter!
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C'est l'histoire d'une dessinatrice, invitée dans une résidence d'auteurs au Japon, qui veut "peindre la nature" et s'éloigner de ce qu'elle connaît trop bien. Elle va être servie: langue, culture, art, tout ici est à la fois si différent et si proche -une "familière étrangeté", comme disait Claude Lévi-Strauss- qu'elle va en perdre ses repères, ses pinceaux et même un peu de sa rationalité. Entre un vieux peintre japonais présent pour "peindre l'expression d'une femme", un Tanuki (esprit de la forêt aux allures de chien-raton laveur) qui va l'aider à comprendre ce qui se joue, et la jeune et évanescente tenancière d'une auberge qui semble tout droit sortie d'un conte philosophique asiatique, notre héroïne va s'immerger dans cette culture et cette nature qui agissent sur elle comme un miroir et vont lui permettre, paradoxalement, de mieux revenir à ses racines. Un récit mêlant autofiction, carnet de voyage et réflexions philosophico-artistiques qui, présenté tel quel, aurait de quoi rebuter! C'est évidemment mal connaître le total esprit de non-sérieux de l'amusée et toujours amusante Catherine Meurisse, et surtout ne rien connaître du talent -à chaque album plus énorme- de l'autrice, capable de mêler dans une même case le plus marrant des petits dessins grotesques, et la plus belle des illustrations. Des illustrations à la plume et au fusain, magnifiées par le travail de sa coloriste Isabelle Merlet, parmi les plus époustouflantes de beauté qu'on ait vues depuis longtemps dans un album de bande dessinée. Et qui enfoncent encore un peu le clou de l'importance de l'artiste et de son oeuvre singulière, remplie de chefs-d'oeuvre depuis 2016 et sa Légèreté aux résonances dramatiques -Catherine Meurisse n'a échappé que par hasard à l'attentat de Charlie Hebdo, où elle travaillait depuis des années. Un drame et un deuil suivis d'un album lumineux dont on entend et ressent encore l'écho. "Une recherche de beauté, de grâce... Oui, j'en suis peut-être encore là (rires). Ici, je cherchais plus l'impassibilité que la beauté à vrai dire. Mais de fait, dans La Légèreté, je dessinais après une catastrophe humaine, et ici, le personnage essaie de peindre avant une catastrophe naturelle (en l'occurence un typhon, NDLR)... Et dans les deux cas, il y a deux solutions pour essayer de sauvegarder une certaine permanence: le retour à l'art, ou le retour à la nature. Ici, je m'approche un peu des deux. Le Japon lui-même peut-être vu comme une métaphore, un monde flottant." "J'ai effectué deux séjours au Japon, à la Villa Kujoyama de Kyoto, puis sur une petite île, l'île d'Iki, près de Nagasaki, en 2018 et 2019, nous a expliqué l'autrice lors de son passage à Bruxelles. Mais il m'a fallu trois ans pour digérer tout ça. Le Japon est une expérience longue à digérer, et un choc esthétique assez troublant. En partant là-bas, je voulais m'atteler à un travail très plastique, des grands formats axés sur la nature, mais une fois sur place, tout a volé en éclats. J'ai découvert autre chose, beaucoup voyagé et beaucoup regardé. À la fois la nature, mais aussi ceux qui la représentent, de Miyazaki à Hokusai. J'ai aussi découvert un esprit très fataliste, dans le bon sens du terme, quand mes amis attendaient l'arrivée du typhon. J'ai vu la mer démontée, la puissance du vent, mais aussi leur calme, et une certaine acceptation de leur sort. "C'est la vie" est une expression qui revient beaucoup dans le livre." Des réflexions parfois bouleversantes quand on connaît le "background" de l'autrice, et d'une ravageuse beauté quand elle se met elle-même à capter cette nature si proche et si lointaine, mais qui ne tombent jamais dans le dramatique ou le pathos. "J'ai peur de l'esprit de sérieux. Je trouverais ça prétentieux, ça ne me ressemblerait pas, et ce n'est pas pour rien que je fais appel à d'autres oeuvres et artistes (de l'Ophélie de Millais à La Grande Vague de Kanagawa d'Hokusai en passant par des personnages qui semblent jaillir d'une planche d'Osamu Tezuka, tel ce délicieux peintre en quête d'absolu mais seulement capable d'haïkus, NDLR). Dans ce livre comme dans d'autres, je continue d'apprendre à regarder, à essayer d'enrichir mon dessin, mais je reste proche de ce personnage burlesque que je mets en scène." Plus encore que dans La Légèreté ou dans son récent Les Grands Espaces qui revenait sur les lieux et la nature de son enfance, Catherine Meurisse fait ici, à la perfection, le grand écart entre son trait né du dessin de presse, rapide, jeté et caricatural, et ses illustrations posées et contemplatives qui tiennent plus de la peinture que de la BD. Peut-être une coquetterie, peut-être une protection, mais en aucun cas un paradoxe: "Hokusai déjà faisait déjà ce genre de choses: ses petits personnages, c'est du Reiser!"