L'énigmatique ½il du tigre

10/01/11 à 11:20 - Mise à jour à 11:20

Après un nouvel an snobeusement laissé aux sorteurs occasionnels, Guillermo Guiz revient fureter dans la nuit bruxelloise. Night in, Night out, épisode 17.

L'énigmatique ½il du tigre

© D.R.

Ça commence classiquement, vendredi soir. Déjà, en temps d'habitudien, le vendredi soir ressemble à une boîte à tartines préparée par une mère Alzheimer: il est midi, tu l'ouvres, et y'a une branche de brocoli dedans. Et un pin's Belgium 2018. Ce vendredi-ci, au programme, y'avait même pas de brocoli, juste la croûte du vieux pâté de caneton acheté un quart d'année plus tôt, par erreur, au Lidl en faillite, et qui sent désormais la chaussette finissante. C'est plutôt logique au fond. Un 7 janvier, les étudiants testent la tachycardie et les purs Saint-Sylvestriens, ceux dont la sortie annuelle du 31 décembre s'est lamentablement achevée en bagarre, entament à peine leur deuxième semaine de gueule de bois. Bref, pas grand monde à divertir. À part la crème de la perte bruxelloise et les chroniqueurs de nuit, deux espèces souvent, forcément et douloureusement entremêlées.

Vendredi, vers 23h, mon plus vieil ami boutadifie l'atmosphère: "Ce qui est bien avec le gin, lance-t-il avec un sérieux de film soviétique devant la bouteille qu'il a bravement apportée, c'est que tu n'as pas mal à la tête après." Ah oui, sacripant, ça c'est bien vrai, tu n'as pas mal à la tête APRÈS. Non, avec le gin, tu as mal à la tête PENDANT. Au loin, ma bouteille de vodka pleure mon infidélité avec un rictus "bien fait pour ta gueule" collé à l'étiquette et nous finissons, en quatuor dans la nuit profonde et engagée, par nous extraire de l'appartement. Nuit de contrôles généralisés, la police profite du redoux pour sortir les chasubles fluorescentes: je laisse sagement la ploucomobile frétiller sous les clapotis pluvieux de l'hiver et "Night in, Night out" se prend pour un film porno français, t'as vu? Faut mettre un préservatif quand on matraque une meuf à trois, faut pas prendre l'auto quand on a picolé, gardien de l'ordre moral, ça pique aux yeux. Direction le Châtelain.

Sortir un vendredi au Châtelain, c'est avoir 48 heures de retard. Marrante, cette impression d'une place qui, six jours sur sept, traîne sa lassitude en attendant son mercredi chéri, son date snob et bondé. Peu importe, j'ai décidé d'emmener ma troupe à la soirée nomade "Lily la Tigresse"... Oui, je sais, la tigresse n'a pas bonne presse dans les chaudrons hype et si tu laves ton slip à la branchitude hardcore, ce choix te semblera cavalièrement bidon. Surtout si tu sais que Lily s'offre, à l'occasion, en mode speed dating... Mais souviens-toi, ô toi toi mon toit, de la boîte à tartines et du vieux pâté... Par curiosité journalistique, j'avais pointé mon bouc à la première du concept, en mai dernier. Et disons, pour utiliser une interjection en trois lettres, que la sauterie m'avait inspiré un "bof" lourd et sauvage, voire un "very bof" lassé malgré l'idée, pas con en soi, de faire découvrir ou redécouvrir chaque semaine un resto-disco-bar clinquant façon Barcy-Mundi, Tibv, Tribeca, etc.

Pour sa première fournée 2011, le toujours vaillant Xavier Van Dooren, sanglé dans un tee-shirt über-pectorisant à l'effigie de son concept, avait installé sa soirée à La Place 33, élégant art bar planté sur les cendres du BeliBar. Originalité: tu payes 5 euros de droit d'entrée, et tous les alcools sont à moitié prix. Y compris le gin, y compris le gin sur les euphorisants Big Poppa de Notorious Big et The Funk Phenomena d'Armand Van Helden; y compris le gin quand, sous le yeux braisés d'une Chinois atomique, tu carottes le super-power de Simon dans l'épatante série britannique Misfits (tu deviens invisible); y compris le gin quand tu réalises au final qu'à défaut d'être hypy-hype, la soirée exhale le parfum bienveillant de l'anti prise de tête; y compris le gin quand il est temps de tirer sa révérence, un souvenir plutôt positif gravé dans l'occiput.

Après, évidemment, il y eut le Wood. Où Jérémie Renier fêtait son anniversaire. Où Jean-Luc Couchard, l'imitateur officiel de Benoît Poelvoorde dans Dikkenek, s'adonnait à de sibyllins rituels dansants. Où il était passé 6h quand le DJ (Guich, me souffle-t-on dans l'oreillette) s'est mis à passer les Beatles, Noir Désir et Paranoïd Androïd de Radiohead. Guich, si tu lis ceci, sache que la gratte du grand Thom a failli t'offrir un chroniqueur nocturne en épousailles. Sois-en chaleureusement remercié. Après, suis rentré en tram. Et ça, ça fait mal.



Puis vint le samedi. Resident night un peu partout. Pas de quoi s'exciter la frétille, mais la perspective, ô combien chipotante, d'aller tâter l'ambiance ardente de la Bodega, où mes potos de la Strictly Niceness funky-remplissaient le vide du programme bruxellois. Le diable m'emporte si je te répète, pour la huit-centième fois, que la Strictly, expérience mensuelle groove-hip-hop-soul-garage-afrobeat-salsa-funk-dubstep-afrohouse, fracasse tout sur son passage, que ses vibes sillonnent le corps pour le travailler au sourire béat, et que, l'un dans l'autre, je ne vois pas où, pour le moment bruxellois, la qualité musicale rejoint avec tant de bonheur la communion du public. Ca marche, mais ça prend des années pour installer une fidélité pareille, faut une ligne de conduite, des principes, et des sons chauds pour transformer le dancefloor en petite culotte bouillante.

Aussi, il fallait être à la Strictly pour avoir la chance d'assister, par-delà les break-dancers fourmillant, à la création d'un concept saisissant, fascinant, improbable: sur Thinking of You des Sister Sledge, ne voilà-t-il pas qu'un homme, la quarantaine patricktimsitienne, se met à dépasser les standards internationaux de l'air guitar, il brille, c'est Air Rémy Bricka, capable d'air-jouer tous les instruments d'un morceau. Amazing. Note, cela étant, que les ondes à chaloupes de la Bodega tranchaient avec l'étonnante vitalité beauf de mes pérégrinations précédentes. Et oui, le sens du sacrifice nocturne remplissant ma besace en service illimité, je venais, pour toi l'ami lecteur, de l'ASIAN NIGHT.

J'ai beau, à longueur de semaines, traîner mes guêtres sur la face cachée du soleil, j'ignorais l'existence de ces soirées asiatiques. Pourtant, tous les deuxièmes samedis du mois, le City Club vibre à l'extrême-orientale. Enfin presque, mettons qu'une partie du public a les traits attendus mais que la musique, bien loin du Furyo de Ryuichi Sakamoto (ma seule référence de muz asiatique, shame on me), goûte grassement la tarte à la crème commercialo-bourine. Pourquoi, d'ailleurs, en serait-il autrement? Tout est dans tout, tout est partout, surtout Black Eyed Peas.



Ça valait quand même le détour. Si tes premières sorties boutonneuses se tinrent, comme les miennes, dans la seconde partie des nineties, alors tu connais le City Club. Parce que tu as connu l'Espace de Nuit. L'Espace, embobelineur des adolescences égarées, gardien des refoulés notoires, antithèse absolue du branchiment d'agents nocturnes, l'Espace, mes quasis premiers sortis honteuses, l'Espace de Nuit, profondément défiguré en toute injustice: comment défigurer quelqu'un qui ne ressemble déjà à rien? Espace, qu'est ton grand miroir devenu, celui où le plouc en moi se regardait discrètement danser? Espace, tu es donc City Club, planté entre les snacks de la rue des Pittas, et un rabatteur distribue encore des flyers aux plus présentables des passants. Alors, c'est dix euros l'entrée.

Pas envie de parlementer avec l'ouvreuse. Le portier asiatique me souhaite la bonne soirée et là, je tombe nez à nez avec le fils du Carré et du Fiesta Club, où chaque détail, qu'il flotte sonore dans l'atmosphère ou qu'il fouette mon regard, a été choisi avec un soigneux mauvais goût. Ou plutôt avec un vieux goût. Du DJ booth capitonné couleur argent aux aquariums géants, en passant par les écrans plats relayant des messages Asian4Real et les serveurs grossièrement encravatés, en repassant par le MC chauffeur de salle et les klaxons de stades footeux, ça frôle la punition. Surtout niveau zik. En fait, j'en sais trop rien, j'ai des goûts tout nazes moi-même, donc Steven Seagal et Jet Li se marient, et c'est Christian Audigier le témoin. Question: où se passera l'after? Au City Club, mais les couleurs et les âges s'y entrechoquent et c'est toujours ça de pris. Sans compter que le MC, malgré ses premiers "common' let's go, common' let's go" d'une cinématographique solitude, réussit tout doucement à faire monter la sauce.

Et puis, il y a lui. Lui, là, this one guy. The man. THE MAN. Chemise blanche hors du pantalon, THE MAN occupe tout seul le podium principal, celui déposé en plein centre de la boîte. Et il danse. Seul. Passionnément, convulsivement, éperdument. En fait, il ne danse pas, il imite Gad Elmaleh qui imite un mec qui danse en plan mystic pizza. C'est très fort. Vingt minutes, c'est long. Ca vaut dix euros. Il s'amuse ou il est fou. J'attends le passage rn'b avant de m'éclipser. Mais de rn'b ou de hip hop, il n'est point question, DJ Kaze se lance dans un trip reggaeton. C'est compliqué, le reggaeton. Tellement j'aime ça, je préfère l'idée d'être enfermé deux jours avec un DVD de Charles Michel (ou avec les voeux de Fadila Laanan) plutôt que d'attendre la fin de cette bouillie latino-rappeuse.

En partant, je jette un dernier regard vers THE MAN, rejoint entre temps par d'autres enthousiasmes, par d'autres abandons. Je me dis qu'il a raison, que ceux qui s'amusent ont raison puis je pense à l'abrutissement par la culture de masse, par les films et les séries simplistes, par le mainstream répugnant alors que le mainstream digne, élévateur, sans même parler des artistes vraiment intègres, est à portée de main, enfin j'y pense en cette triste fin de week-end, à l'heure d'empiler ces mots. Où placer l'exigence? Cent gamines, gamins, ex-jeunes à la moi et middle-life-crisis-clubbeurs reprennent en choeur le massacre Time of my Life des BEP. Qui a raison? Il est 3h01, le dimanche s'évanouit, je vais y réfléchir cette semaine. Rideau.
Guillermo Guiz

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