Pop-culture et carambolages, le Crash-Test 2015 des interwebs

21/12/15 à 09:33 - Mise à jour à 22/12/15 à 14:31

Serge Coosemans ne perd pas son temps que dans les bars, il glande aussi énormément sur Internet. Voici ce qu'il retient de l'agitation online de l'année 2015, un best/worst of qui oublie volontairement les couillonnades autour de Kanye West, Star Wars et Donald Trump. Pop-culture et carambolages, c'est Crash Test S01E16.

Pop-culture et carambolages, le Crash-Test 2015 des interwebs

2015, année selfie nawak. © REUTERS/Athit Perawongmetha

Je me souviendrai surtout de 2015 comme d'une année ayant compté trois 11 septembre, un vrai et deux symboliques, dont un qui se permit même de tomber un vendredi 13. Comme tout le monde, à l'annonce de ces attentats, j'ai réagi comme un con. Pour Charlie, j'ai lâché et vraiment pensé qu'"on ne peut pas vraiment dire qu'ils ne l'avaient pas cherché". Le soir du Bataclan, c'était pire, du genre "putain, cette fois, c'est vraiment pas passé loin", idiotie que j'ai bien du répéter 100 fois avant de trouver le sommeil, me sentant assez visé puisque moi aussi habitué des terrasses bobo et des concerts rock hipsterisants. C'est bien nul tout ça, juste des réactions à vif qu'il ne me serait jamais venu à l'idée de publier sur un réseau social ou un blog, sauf aujourd'hui, pour l'exemple.

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En 2015, passer pour un con, un raciste, un facho, un islamiste, un débile, un crétin ou plus simplement un inadapté de la modernité n'a jamais été aussi facile.

S'il y a bien une bonne leçon à retenir de 2015 online, je crois que c'est ça, qu'il faut absolument arrêter d'auto-publier tout ce qui nous passe par la tête sans la moindre autocensure, la moindre retenue, la moindre gêne. Passer pour un con, un raciste, un facho, un islamiste, un débile, un crétin ou plus simplement un inadapté de la modernité n'a jamais été aussi facile et ce n'est pas comme si nous n'étions pas prévenus. Heureusement, j'ai un bon plan pour vous couper à vous aussi toute envie d'encore balancer des commentaires déplacés et regrettables sur Facebook et Twitter. Il s'agit du "Bêtisier Charlie Hebdo", publié en janvier sur le site du magazine Maelstrom et qui reste, selon moi, la meilleure vaccination possible. De Patrick Balkany fâché de devoir annuler sa Galette des Rois au hashtag #JeSuceCharlie, il compile tout ce qu'il ne faut pas faire, dire et publier en ces temps de crises graves. Ce qui est bien davantage d'utilité publique que les fascicules gouvernementaux nous rappelant d'éteindre la sonnerie de notre téléphone quand on se cache pendant une attaque terroriste.

Cette année est aussi la première où je ne sais plus trop quoi penser de Technikart, une revue que je suis plus ou moins depuis 1997 (cela dit, il s'est passé des années entières sans que je n'en lise un seul numéro). Par le passé, j'ai déjà été déçu et j'ai aussi vu plusieurs fois se renouveler mon enthousiasme à l'égard de la publication. Là, par contre, c'est le vide. 2015 marque le lancement d'une énième nouvelle formule et je me ressers deux fois des moules. Normal, selon ce long papier consacré par Gonzaï au magazine parisien. C'est que Raphaël Turcat, le rédacteur en chef historique (1991-2015) est parti et a emporté dans ses cartons beaucoup de l'esprit de Technikart. D'où cette nouvelle formule bancale, sorte de Vice propret où se croisent de très bons articles au long cours et de très grosses couillonnades débitées par une équipe de jeunes pigistes douteux et de mercenaires mieux formés mais toujours payés au lance-pierre. En d'autres termes, on fait avec les moyens du bord, ce qui est certes bien triste, mais surtout très différent de l'idée de réinventer la presse culturelle et lifestyle comme ce fût le cas durant l'âge d'or de la revue.

Puisque l'on évoque Vice, parlons aussi de l'une des plus grosses goutte de Médoc filtrée de leur immense océan de Sangria. En 2015, Vice a sorti du bon sur l'Etat Islamique et la Syrie mais a surtout mis en ligne ce que je considère comme l'un des reportages les plus azimutés "ever"; une capsule qui mérite à la fois le Pulitzer pour son aspect journalistique mais peut-être bien aussi une entrée à vie dans l'un ou l'autre musée d'art contemporain, vu que tout le déroulé de l'enquête fait penser à certaines expériences de Sophie Calle. On y voit le journaliste Simon Ostrovsky suivre la trace d'un soldat russe assez idiot pour s'être beaucoup trop pris en selfie en Ukraine et avoir publié ces photos géolocalisées online alors que le gouvernement de Vladimir Poutine niait farouchement la présence de ses troupes de ce côté de la frontière. Ostrovsky se promène dans le Donbass, retrouve les lieux où le benêt de l'Armée Rouge a posé, y pose lui-même exactement de la même façon que le soldat et poste ensuite ses photos sur le principal réseau social russe, cherchant à devenir ami avec le militaire. Le tout sans la moindre trace de LOL ostentatoire, au contraire présenté de façon très grave malgré l'aspect complètement WTF du reportage. Une pure merveille.

Idée geek: et si, plutôt que de leur poser des questions sur leurs programmes politiques respectifs et leurs visions pour la ville, on passait les candidats au poste de Maire de San Francisco au célèbre test Voight-Kampf? Autrement dit, le questionnaire qui sert à repérer les Répliquants dans le film Blade Runner? On imagine déjà Christophe Bourdon importer le concept en Belgique: "Charles Michel, vous êtes dans le désert, vous voyez une tortue sur le dos, que faites-vous?"

Si, pour beaucoup, le journalisme musical consiste encore et toujours à donner des points à des disques à moitié écoutés et à radoter sur des concerts où l'on n'est resté qu'un quart d'heure, pour d'autres, cela se joue surtout autour d'articles longs et sinueux comme la Semois, aux sujets complètement transcendants. C'est dans les colonnes du New Yorker que l'on se démène particulièrement, comme ici, avec cet hallucinant reportage sur "l'homme qui détruisit le business musical", à savoir un simple employé de l'Industrie qui se mit un jour à partager avec ses potes des fichiers de musique sur cette nouveauté qu'était à l'époque l'Internet à haut-débit. Dans le milieu, personne ne s'est encore franchement remis de cet acte initial de piraterie digitale, comme nous l'explique ce formidable papier. Qui se lit comme un roman, selon la formule consacrée.

En France, 2015 fut aussi l'année de la réhabilitation artistique définitive de Jean-Michel Jarre, pape d'une musique électronique tout de même régulièrement kitsch et qui reste chez nous, au pays des Front 242, Dirk Ivens, Telex, Fabrice Lig et autres Neon Judgement, plus moquée qu'admirée. Sauf quand l'artiste fait l'objet d'un très long article aussi passionnant que jouette, fort bien mené et fort bien mis en ligne. C'est l'autre Pulitzer en boule de gomme de l'année.

Dan Snaith alias Caribou a aussi été célébré cette année pour avoir lâché sur YouTube une playlist de 1000 chansons. La belle affaire, moi, je connais quelqu'un qui a battu ce record de deux titres. Nananère. On frappe dans les mains, olé olé.

Pour finir, du tout gros troll. C'est que Marina Abramovic et son ami Ulay ont cette année bien fait chouiner les Internets avec cette fameuse scène de retrouvailles filmée le temps d'une installation artistique discutable et déjà ancienne mais ressortie à cadence soutenue sur Facebook et Twitter. Certains ont beau trouver la performance bouleversante, je reste tout de même un poil dubitatif quand le pitch tout pourri de l'une des pires émissions du TF1 des nineties (Perdu de vue avec Jacques Pradel, 1990-1997) devient 20 ans plus tard le summum de l'art contemporain à forte valeur tire-larmes ajoutée. Outre que je ne remercie pas ce piège à chochottes, je n'ai qu'une autre chose à dire sur cette grosse arnaque: Mer il et fou, Hank Ulay de rir. Voilà, c'est tout, joyeux Noël.

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