Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

18/02/14 à 14:30 - Mise à jour à 19/02/14 à 08:08

Réserve naturelle

Vous avez beau avoir dressé des digues d'auto-persuasion, installé des barrages de self control ou empilé des sacs de confiance en soi, à la moindre marée haute émotionnelle, c'est la débandade: le coeur s'emballe, la respiration se grippe, la voix se lézarde et le cerveau se referme comme une huître. La machine ne répond plus. C'est la panique à bord, le sauve-qui-peut. Bienvenue dans le monde enchanté des timides!

Réserve naturelle

"Je ne savais pas que tu étais si timide" -"Qui ça? Moi?" © Kamagurka

L'édito de Laurent Raphaël

Se faire interpeller dans la rue, prendre la parole en public, aborder un(e) joli(e) inconnu(e), avoir l'impression -même fugace, même purement fantasmatique- d'être observé... Un rien suffit à déclencher ce remue-ménage corporel. Lequel ouvrira à son tour, par un vicieux effet domino, les vannes des sentiments huileux post-traumatiques: l'humiliation, la haine de soi, l'autodénigrement.

Dans une société qui carbure à la performance et à l'infaillibilité, cet aveu de faiblesse si mal dissimulé peut laisser des traces. Et pas que sur les joues. On aura beau vanter les mérites supposés de la timidité -discrétion, sensibilité...-, cette phobie est tellement visqueuse et totalitaire que celui qui en souffre l'échangerait volontiers contre un peu d'aplomb. Et à défaut, fera souvent tout pour échapper à cette pudeur maladive, quitte à raser les murs, à fuir les situations à risque -même si ça doit lui coûter une promotion-, voire à rester cloîtré pour les cas d'"autrophobie" les plus aigus.

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Se déguiser ou tourner le dos au public (Miles Davis), tous les moyens sont bons pour lutter contre la timidité.

La timidité n'est pourtant pas une malédiction. L'actualité culturelle nous le rappelle au carré. Le couturier Yves Saint Laurent, élégamment portraituré dans le biopic que lui consacre Jalil Lespert, était un timide haute couture. Ce qui ne l'a pas empêché de faire la carrière que l'on sait, masquant son handicap derrière une façade d'élégance et de retenue un peu mystérieuse. Dans un registre plus pop, mais non moins périlleux -c'est le cas de le dire-, l'artiste français Cascadeur, dont le deuxième album en apesanteur Ghost surfer sort aujourd'hui, avoue avoir eu recours à un personnage fictif affublé d'un casque post-soviétique moins pour se la jouer Daft Punk que pour tromper une timidité qui l'empêchait à visage découvert de jouer devant deux personnes sans trembler comme une feuille.

Se déguiser ou tourner le dos au public (Miles Davis), tous les moyens sont bons pour circonscrire les bouffées d'anxiété paralysantes. Certains comme Woody Allen ont même pris le parti d'en faire la matrice de leur oeuvre. Comme une tentative d'exorciser le mal par une surexposition supposée l'épuiser. Une thérapie de choc qui, à défaut d'avoir libéré le réalisateur de ses névroses, aura au moins produit une des filmographies les plus originales de l'Histoire du cinéma. Daho non plus ne fait pas mystère de son embarras, qu'il révèle au grand jour dans le morceau Timide intimité paru sur l'album Eden en 1996: "J'avais ma flamme à déclarer, mais je suis inhibé/tant de proximité m'a intimidé/figé par mon complexe d'infériorité/incohérent maladroit gêné/impossible de prononcer un seul mot sensé/j'me suis arraché..." Pierre -Je suis timide mais je me soigne- Richard n'aurait su mieux dire. Pour certains, la meilleure défense c'est l'attaque. A une jeune actrice qui se vantait de monter sur scène sans trac, Sarah Bernhardt répliqua: "Cela vous viendra avec le talent."

Paradoxalement, on trouve donc des timides dans toutes les couches les plus exposées du spectacle, certains parvenant visiblement à dompter la bête au prix d'un travail sur soi homérique, à moins que ce ne soit un dédoublement de personnalité, à l'instar d'un Michael Jackson ou d'une Beyoncé, que l'on dit aussi réservée en privé qu'elle n'est exubérante et désinhibée sur scène. Difficile à croire mais bon, puisqu'il paraît que même Napoléon et Sarkozy ont dû lutter contre leur nature réservée, on peut se demander s'il n'est pas bien vu désormais de glisser une ligne de vulnérabilité dans son CV, comme pour en atténuer les relents carnassiers, et laisser croire que derrière le prédateur, la bête de scène, il y a un petit coeur qui bat la chamade...

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