Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

15/09/15 à 15:37 - Mise à jour à 15:49

Édito: Les invasions barbares

De Metropolis à Star Wars, la question des rapports affectifs ou conflictuels entre les hommes et les robots hante le cinéma depuis ses origines.

Édito: Les invasions barbares

© Kamagurka

Qui peut affirmer la main sur le coeur qu'il n'a pas éprouvé au minimum un peu d'empathie pour Wall-E, le petit robot écolo et sentimental qui sauve l'humanité dans le film qui porte son nom? Et pourtant, à froid, se rallier à l'idée de ressentir des papillons dans le ventre pour une boîte de conserve améliorée n'allait pas de soi... Il a pourtant suffi de lui donner quelques attributs anatomiques sommaires (une paire de jumelles pour les yeux, deux moignons mécaniques et deux chenilles en guise de bras et de jambes) et une palette d'expressions universelles (joie, tristesse...) pour que le commun des mortels s'entiche du petit éboueur comme s'il s'agissait de son premier toutou. A la question de savoir si les humains sont capables de ressentir des émotions pour les machines, la réponse fuse, évidente, à l'écran.

De Metropolis au prochain Star Wars en passant par 2001..., Terminator ou I, Robot, la question des rapports affectifs ou conflictuels entre les hommes et leurs prolongements bioniques hante en réalité le cinéma depuis ses origines. Et encore ce n'est que la partie émergée de l'iceberg littéraire dédié à un genre auquel Isaac Assimov a donné ses lettres de noblesse (on lui doit les fameuses trois lois de la robotique) et qui a trouvé entre autres au Japon un terreau particulièrement fertile dans le sillage d'Astro, le gamin aux jambes fusées imaginé par Tezuka. De la fiction à la réalité, il n'y aurait plus qu'un demi-pas à en croire les prévisionnistes. A l'image du psychiatre Serge Tisseron qui parie -c'est dans La Libre- sur la présence à nos côtés en permanence d'un automate taillable et corvéable à merci d'ici seulement 20 ans...

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De Metropolis à Star Wars, la question des rapports affectifs ou conflictuels entre les hommes et les robots hante le cinéma depuis ses origines.

Bizarrement, on projette toujours dans un futur plus ou moins lointain, plus ou moins apocalyptique, l'émergence de cette société robotisée qui pourrait venir chambouler notre hiérarchie affective, comme l'a très bien montré la série télé nordique Real Humans. Alors qu'à bien y regarder, nous sommes déjà les esclaves volontaires des robots! Et l'on ne parle pas ici des assistants domestiques qui fleurissent dans les homes pour donner des cours de psychomotricité aux grabataires. Mais bien de toutes les formes bifides d'intelligence artificielle qui gouvernent en sous-main le monde et dont la réalité nous passe largement au-dessus de la tête parce qu'elle échappe à nos sens, dépassés par les événements.

La fiction nous a habitués à une représentation standardisée du robot. De même que l'alien est forcément un petit homme vert avec un grand crâne, l'humanoïde type ressemble de près ou de loin à un grand gaillard bourré d'électronique, au pelage d'acier -façon Géant de fer- ou à la peau synthétique -façon Blade Runner. Du coup, notre radar anti-invasion est resté muet quand des espèces non répertoriées de machines savantes ont pris les commandes. Car qu'est-ce que Facebook, Google, la plupart des applications sur smartphone et tous les algorithmes de recommandation que l'on trouve sur Spotify, Amazon ou YouTube sinon des robots censés nous faciliter la vie en la téléguidant au plus près de nos désirs? On a créé le chaos pour nous rendre dépendants d'outils qui font le tri dans la masse critique de données. "Nous créons en ligne toutes les 48 heures autant de contenus que nous en avons créé depuis la naissance de l'humanité jusqu'en 2003", peut-on lire dans Smart, l'enquête essai de Frédéric Martel. Des outils qui siphonnent au passage quantité de renseignements sur nos habitudes pour le compte de sociétés commerciales.

Une opération qui n'est pas neutre évidemment: nos goûts sont profondément affectés par ces filtres numériques, et par ricochet, notre rapport au monde et au réel. Sans le vouloir, nous abdiquons peu à peu notre libre arbitre. Du reste, tout le système financier, qui est l'un des piliers du libéralisme et le poumon qui assure la ventilation de l'économie réelle, là où se trouve le réservoir des emplois, est déjà aux mains d'ordinateurs qui déplacent les milliards à la vitesse de l'éclair, réduisant l'homme dans le meilleur des cas au rôle de pompier quand le train des produits bancaires toxiques dérape comme en 2008. Des menaces diffuses et virtuelles qu'il est bien difficile de matérialiser à l'écran, comme l'a montré le décevant Blackhat du pourtant virtuose Michael Mann.

Plus que le robot fantasmé, c'est cette dématérialisation liquide qu'il faut craindre. D'autant que ce n'est que le début: 25 milliards d'objets connectés (frigo, voiture, pèse-personne...) vont être mis à notre service d'ici 2020, avec le risque de voir tous les compartiments de nos existences bientôt pilotés par des logiciels selon des critères flous, au risque d'un formatage généralisé des pensées. On va finir par regretter le regard laser de Gort, le méchant robot du Jour où la Terre s'arrêta de Robert Wise!

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