Snowpiercer: comment réussir son adaptation de film en série?

Jennifer Connelly emmène le casting d'une série à la gestation plutôt difficile. © NETFLIX
Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

La diffusion sur Netflix de Snowpiercer ramène sur la table une question bien dans l’air du temps: comment adapter un film en série télé? Tentative de réponse, avalanche d’exemples à l’appui.

Le projet est dans les tuyaux depuis plus de cinq ans: transposer en série télé le Snowpiercer que Bong Joon-ho réalisait pour le cinéma en 2014. Lui-même adapté de la BD culte de Lob, Legrand et Rochette (lire notre interview), le film du metteur en scène sud-coréen récemment oscarisé et palmé pour Parasite revisitait la lutte des classes en mode post- apocalyptique dans un décor unique: un train lancé à grande vitesse pour fendre la surface de la Terre, frappée par une nouvelle ère glaciaire. À son bord, les derniers survivants de l’humanité se répartissaient en reproduisant l’éternelle hiérarchie des classes, à la violence bien plus que simplement symbolique. Tandis que le menu fretin s’entassait dans une misère crasse à l’arrière, l’élite se pavanait dans le luxe propre aux inaccessibles wagons de tête, ces criantes inégalités faisant bientôt souffler un irrépressible vent de révolte…

En cours de diffusion, à raison d’un épisode par semaine, sur la chaîne américaine TNT, mais relayée à l’international par le géant Netflix, la série Snowpiercer recalibre aujourd’hui ces enjeux dans une première saison longue de dix épisodes d’une petite cinquantaine de minutes chacun. L’accouchement aura été particulièrement long et douloureux. Mis sur les rails dès 2015, le projet a en effet connu un historique de production presque aussi apocalyptique que le contexte dans lequel s’inscrit son intrigue, multipliant les arrêts en gare, les changements de conducteur et même les improbables marches arrière en cours de route. Showrunner débarqué puis remplacé, réalisateur démissionnaire, séquences entières désavouées puis retournées, divergences de points de vue inconciliables… Les nombreuses dissensions qui ont émaillé le parcours de ce Snowpiercer nouveau semblent vouloir à elles seules résumer la difficulté inhérente au travail d’adaptation d’un film en série.

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Reboot policier

Si elle s’ouvre sur un discret clin d’oeil à la BD matricielle de Lob, Legrand et Rochette, la série se présente avant tout comme un reboot du film de Bong Joon-ho, redémarrant un récit plus ou moins identique mais étoffé pour correspondre à son nouveau format. Largement inspirés de ceux du long métrage, les personnages diffèrent toutefois sensiblement, et se multiplient également. Tout comme les sous-intrigues, dont la profusion confirme la tendance générale: rajouter des wagons narratifs à la longue chenille confinée qui serpente dans la nuit. Forcément moins linéaire dans sa construction scénaristique, la série se démarque essentiellement de son modèle cinématographique en choisissant de noyauter son étoilement d’histoires autour d’une intrigue policière inédite. Un meurtre à résoudre, façon Le Crime de l’Orient-Express, permet ici en effet de faire connaissance avec les différents compartiments et leurs occupants au fil des avancées de l’enquête.

Beaucoup de noms bien connus des cinéphiles se bousculent au générique du show. Si celui de Bong Joon-ho apparaît logiquement dans la liste des producteurs exécutifs, c’est également le cas de ceux de Park Chan-wook, le génial réalisateur d’Old Boy et The Handmaiden, et de Scott Derrickson, petit maître de l’horreur responsable de The Exorcism of Emily Rose et Sinister. À l’origine, le développement de cette adaptation a aussi été confié aux bons soins de Josh Friedman, scénariste du War of the Worlds de Spielberg et du récent Terminator: Dark Fate. Tandis que le casting est emmené par Jennifer Connelly (Dark City, Requiem for a Dream). Même si certains d’entre eux ont jeté l’éponge en chemin, ce parti pris résolument cinématographique tend à avaliser l’idée d’une volonté de coller au maximum à l’esprit du matériau d’origine, au risque peut-être parfois, l’avenir nous le dira, d’en diluer simplement les enjeux dans une logique sérielle.

La misère à l'arrière, le luxe dans les wagons avant, la métaphore sociale fondatrice de Snowpiercer.
La misère à l’arrière, le luxe dans les wagons avant, la métaphore sociale fondatrice de Snowpiercer.© NETFLIX

Variations sur un même thème

Cette optique consistant à « gonfler » assez fidèlement, dans un premier temps du moins, un film au format série est, à l’autopsie, l’une des pratiques en cours les plus répandues dans le paysage télévisé. M*A*S*H à l’époque, Nikita, Une nuit en enfer, The Girlfriend Experience, Westworld, L’Arme fatale, la pâle copie Rush Hour ou même l’exécrable 12 Monkeys plus récemment… Toutes fonctionnent selon ce principe de prémices revisitées et/ou modernisées, avant parfois de gagner peu à peu en autonomie sur la distance. Si ce n’est clairement pas la solution la plus originale, certaines séries n’en ont pas moins fini par dépasser ainsi, par leur impact et leur ambition, leur modèle filmique. C’est le cas, par exemple, de Friday Night Lights ou de Buffy the Vampire Slayer, qui étaient d’abord, beaucoup l’ont oublié, des objets de cinéma assez communs avant de devenir d’incontournables séries télévisées. La clé de leur succès? Une densité dramatique allant en s’épaississant et une richesse mythologique toujours en expansion.

D’autres créations télé préfèrent jouer la carte de la suite, du prolongement direct du film d’origine, comme dans Stargate SG-1, Training Day, Cobra Kai (web-série YouTube dont l’action se déroule 34 ans après celle des Karaté Kid) ou le génial Ash vs Evil Dead de Sam Raimi, qui explose tous les compteurs du mauvais goût rigolard avec un sens du grotesque assumé à même d’amplifier voire de transcender la jouissance graphique explosive propre à la séminale franchise horrifique. A contrario, des séries comme The Young Indiana Jones Chronicles, Bates Motel (prequel au Psycho d’Hitchcock qui raconte la jeunesse de Norman Bates), Dark Crystal ou le Chinatown que David Fincher est occupé à développer pour Netflix préfèrent imaginer ce qui s’est passé avant que s’enclenche l’intrigue des films dont elles s’inspirent. Fausses bonnes idées ou vraies valeurs ajoutées? La réponse tient bien sûr du cas par cas, mais relativement rares sont celles qui parviennent à marquer durablement les esprits.

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Réinventions

Plus intéressantes créativement parlant, mais aussi sans doute plus risquées, sont ces séries qui osent prendre assez radicalement leurs distances et s’autorisent un maximum de latitudes en regard de leur référent filmique. C’est le cas, dans une large mesure, de l’hilarante série FX What We Do in the Shadows, qui raconte la colocation mouvementée de quatre vampires dans le New York contemporain. Remodelage complet de sa galerie de personnages, action se déroulant sur un autre continent, redéfinition du cadre et des règles, avalanche de gags inédits et d’idées nouvelles… L’objet est une réinvention particulièrement réussie du déjà très bon long métrage néo-zélandais dont il s’inspire. À tel point que les possibilités ouvertes par son format télé semblent potentiellement infinies. Un an à peine après sa création, la mise en branle d’une troisième saison vient d’ailleurs d’être confirmée.

Sur FX, toujours, l’exemple de Fargo, trois saisons au compteur, fait figure de modèle en soi. Si les clins d’oeil scénaristiques (neige et violence omniprésentes, nigauds pris dans des engrenages qui les dépassent, un trompeur « This is a true story » à l’entame de chaque épisode…) et stylistiques au chef-d’oeuvre féroce des frères Coen ne manquent pas, très vite la série s’est trouvé en effet une personnalité et une ambition propres -moins drôle, certes, moins noire aussi, sans doute, que le film, mais d’une étonnante ampleur dramatique. En outre, chaque saison du show se situe à une époque différente et est indépendante, tout en veillant à préserver une certaine continuité narrative, avec des personnages et un casting entièrement renouvelés à chaque fois. De la belle ouvrage, pensée rigoureusement pour le médium cathodique et ses caractéristiques spécifiques.

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Quant à The Mandalorian, mise en orbite pour le lancement de la plateforme Disney+ en fin d’année dernière, elle est sans doute ce qui est arrivé de mieux à la saga Star Wars depuis bien longtemps. Situant ses enjeux cinq ans après Le Retour du Jedi et 25 ans avant Le Réveil de la Force, ce fan service malin noyauté autour d’un chasseur de primes casqué et d’un bébé Yoda tellement mignon qu’il a cassé Internet étoffe et complète la galaxie foisonnante de la franchise sans pour autant manquer de se créer sa petite mythologie bien à elle, réhabilitant au passage le format éculé de la série-feuilleton avec une intrigue bouclée par épisode. S’il n’y a pas de formule magique, ni de recette forcément gagnante, présidant à l’adaptation d’un univers cinématographique en série télé, disons qu’à ce petit jeu en forme de stimulant casse-tête, certains se montrent indéniablement plus inspirés que d’autres… « Toujours en mouvement est l’avenir. »

Snowpiercer. Une série TNT créée par Josh Friedman et Graeme Manson. Avec Jennifer Connelly, Daveed Diggs, Mickey Sumner. Disponible sur Netflix, à raison d’un épisode par semaine.

Quatre adaptations de films en séries à venir

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Parasite

Décidément, le cinéma de Bong Joon-ho inspire le petit écran puisque c’est cette fois son dernier film en date, le multi-primé Parasite, qui devrait bientôt faire figure de matrice pour une mini-série HBO de six heures. Produite par le Sud-Coréen lui-même mais aussi par Adam McKay (Vice), cette dernière ne serait pas une simple transposition au format long mais explorerait plutôt les histoires qui se passent entre les séquences du film. Mark Ruffalo et Tilda Swinton sont pressentis au casting.

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© Dacia/Kobal/Shutterstock

Irma Vep

Le réalisateur français Olivier Assayas a mis son confinement à profit pour répondre à une commande de la très hype société de production indépendante américaine A24 (Eighth Grade, Mid90s). Soit écrire huit épisodes d’une heure chacun pour une série dérivée de son propre long métrage Irma Vep qui, en 1996, embarquait Jean-Pierre Léaud et la muse Maggie Cheung sur les traces des fameux Vampires de Louis Feuillade, film muet culte en dix épisodes de 1915. Début du tournage espéré pour l’été 2021.

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Gremlins: Secrets of the Mogwai

Le réalisateur Joe Dante officie en tant que consultant sur cette série d’animation qui racontera ce qui s’est passé bien avant les événements du premier film de 1984. Gremlins: Secrets of the Mogwai situera en effet son action dans le Shanghai des années 1920 pour exposer comment un tout jeune Sam Wing, futur boutiquier de Chinatown, va faire la rencontre de Gizmo et se lancer sur la piste d’un trésor légendaire. Atterrissage l’an prochain sur la nouvelle plateforme de streaming HBO Max.

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Maniac Cop

On aurait aussi pu parler de Chucky, le projet Syfy emmené par le scénariste historique de la franchise horrifique Don Mancini, mais on brûle surtout de découvrir ce que Nicolas Winding Refn, le réalisateur de Drive, nous réserve aux commandes d’une mini-série HBO inspirée par Maniac Cop, le slasher culte de William Lustig (1988) où un flic défiguré s’en donnait à coeur joie dans les rues d’un New York cradingue. NWR promet déjà un show dopé à la coke et infusé au chaos. Vous voilà prévenus…

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