Invisible: la méthode Myriem Akheddiou

Dans Invisible, Myriem Akheddiou a soigneusement évité les stigmates du burn-out narratif. © KWASSA FILMS - RTBF - PROXIMUS
Nicolas Bogaerts Journaliste

La performance de l’actrice Myriem Akheddiou est un des points forts des deux premiers épisodes d’Invisible, nouvelle série RTBF qui s’aventure sur le terrain du paranormal.

Myriem Akheddiou prête ses traits et sa force de caractère à Laurence, chirurgienne, mère de famille, hypersensible, opposante en mode Robin des Bois à l’érection d’une nouvelle antenne-relais sur le territoire de sa commune, Creux. Celle-ci est justement en proie à une série de manifestations étranges, que Laurence tente de révéler.

L’obsession de la vérité

« Il y a une dizaine d’arcs narratifs pour Laurence, mon personnage, nous explique la comédienne bruxelloise au téléphone. Elle est chirurgienne, électro-hypersensible et militante. Elle a une relation compliquée avec son père, lui aussi chirurgien, qui perd la vue durant une opération dont elle est responsable. Sa fille est victime de cyber-harcèlement. Elle est le premier témoin des manifestations des Invisibles. C’est beaucoup pour une seule personne. Le challenge, c’est de faire exister tous ces arcs en maintenant leur cohérence, leur dimension dramatique, en évitant qu’on puisse se dire « pauvre Laurence! ». » Ce qu’elle doit endurer en un seul épisode aurait laissé n’importe qui au bord de la crise de nerfs. Mais l’actrice a soigneusement évité les stigmates du burn-out narratif: « J’ai dû faire un découpage de toutes les intrigues et, pour chacune, j’ai créé une ligne du temps, afin de structurer l’histoire. Il me fallait ça pour ne pas laisser ce personnage imploser. » Myriem Akheddiou a bien compris qu’elle doit maintenir le spectateur dans une empathie savamment dosée, pour qu’il accepte le rythme intense des révélations et des mystères qui lui sera imposé. C’est que la comédienne vit dans une  » obsession de la vérité« : « On dit qu’un comédien triche, ment. C’est faux. Pour moi, il doit se rapprocher du vrai, être sincère. La véracité est une quête de tous les instants. »

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La vérité, le visible et l’invisible, le regard: ces réalités indissociables sont au coeur du récit d’Invisible, où ce qui ne peut être vu est aussi ce qui n’est pas ou plus regardé, ce qui est tu. « Ce qui arrive à la fille de Laurence, la vidéo d’elle qui circule à l’école, porte ces questions-là, celle du poids du regard et de l’envie soudaine de devenir invisible. Ce sont des thèmes universels. Si les Invisibles se manifestent d’abord auprès de mon personnage, ce n’est pas le fruit du hasard: son hypersensibilité, qui se manifeste vis-à-vis des ondes électromagnétiques comme dans sa relation aux autres, fait d’elle un personnage empathique. Et puis il y a, derrière tout ça, un vieux contentieux lié à sa famille. »

L’exégèse du jeu

Sortie du Conservatoire Royal de Bruxelles en 2002 « avec un paquet d’illusions« , Myriem Akheddiou vit aujourd’hui son métier au grand galop: après les huit épisodes d’Invisible, elle sera à l’affiche du film Titane de Julia Ducournau (Grave), de Seize ans, le prochain long métrage de Philippe Lioret (Welcome) et de la série Pandore, écrite par Savina Dellicour (Tous les chats sont gris) et Vania Leturcq (L’Année prochaine) pour la RTBF. « J’ai eu longtemps un fond de frustration, mais aujourd’hui, je me sens enfin à ma place. C’est une période dense, pleine de challenges. » Perfectionniste, bosseuse, passionnée, elle se révèle une infatigable exégète du jeu: « Avec mon compagnon (le comédien Fabrizio Rongione, NDLR), on peut en parler indéfiniment. On regarde beaucoup de films, on va beaucoup au théâtre, on scrute le travail des acteurs. J’aime comprendre comment ça fonctionne. J’ai une sorte de complexe, une peur de laisser la tricherie envahir le jeu. »

La réflexion profonde qu’elle a pour les ressorts intimes de son personnage révèle toute l’attention que Myriem Akheddiou porte aux méthodes des acteurs américains: « Ils préparent des rôles durant des mois. C’est une manière de faire que l’on retrouve peu ou pas du tout chez les acteurs français. C’est passionnant de se familiariser avec les dimensions d’un personnage: son boulot, ses croyances, ses traits psychologiques marquants, son environnement social. C’est l’occasion de découvrir énormément de choses sur l’humain. Et représenter l’humain, c’est quand même le but de l’opération, non? »

Invisible

Série créée par Marie Enthoven. Avec Myriem Akheddiou, Roda Fawaz, Bérénice Baoo. Dimanche 22/11 à 20.35 sur La Une. ***

Invisible: la méthode Myriem Akheddiou
© KWASSA FILMS – RTBF – PROXIMUS

La nouvelle série RTBF, coproduite avec Kwassa (Jumbo), entre de plain-pied dans le domaine du paranormal. Exit les plans en drone des forêts ardennaises, place aux plaines du centre du pays, entourant la petite ville de Creux, où plusieurs habitants, devenus invisibles, sèment le trouble. Les incidents s’accumulent, mais seule Laurence (Myriem Akheddiou), chirurgienne au service ophtalmologie de la clinique locale, semble en être le témoin, et la victime collatérale. Échappant au regard de leurs contemporains, sauf de quelques-uns capables de les voir dans leur plus simple appareil, les Invisibles oeuvrent en toute impunité. Avec quelles motivations? Au terme du second des deux épisodes disponibles, la série semble opter pour une réflexion complexe, chorale, sur le lien entre le regard, le sentiment d’existence, le pouvoir, avec au centre un réel qui peut à tout moment basculer dans la folie. À ce stade, on ne sait pas encore si cette question d’actualité gagnera avec le développement des intrigues et des personnages secondaires, dont le rythme demeure à ce stade inégal. La réalisation est limpide et ne s’alourdit pas d’effets spéciaux spectaculaires pour figurer l’invisibilité, privilégiant alors le jeu d’acteur. Un choix gagnant tant le casting de cette série, déployée en seulement quatre soirées, tient la barre.

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