Avignon : Lilith(s), identités plurielles, exceptionnelle singularité

© Barbra Buchmann

Avignon, théâtre des Doms. En marge de la sélection classique -créations triées sur le volet de la saison passée en Belgique francophone, on y reviendra plus tard-, on peut assister depuis l’an dernier à la création « in situ ». C’est la « Garden Party », soit quatre créations inédites, formes courtes de spectacles en travail, déjà joliment aboutis. On a assisté au bouleversant Lilith(s). Où il est question de genre, d’identité, de chemin et de beautés. En toutes simplicités osées. On a adoré.

Lilith, c’est l’histoire de Dame Lylybeth, dragqueen des nuits bruxelloises qui… 

Non, non, attendez, on reprend. Ce n’est pas ça. Ce n’est pas QUE ça. Parce que oui, Lilith(s), c’est l’histoire de Lylybeth Merle, perçu 28 ans comme un homme, aujourd’hui transfem et non binaire, qui a découvert et fait s’épanouir son identité trans en Belgique. Parce que oui,  Lilith(s) aborde la transidentité, dans les mots d’une personne drag. . Mais, franchement, s’arrêter à ce seul sujet, ce serait oublier le reste. C’est à dire le tout. Tout ce qui fait Lilith(s). Lilith, première femme, féminine, masculine, androgyne, chassée de l’Eden pour s’être refusée à Adam « qui la voulait toujours en-dessous ».  Tout, soit le chemin de Lylybeth, de tâtonnements, rencontres, belles ou moins belles, recherches d’identité, découverte de sobre sérénité, liens avec les femmes et la sororité. Tout, qui passe aussi pour les trois femmes de sa vie, sa mère, sa tante, sa grand-mère, qui sont là, d’une certaine façon. Bref, son chemin à elle, Lylybeth, qui pourrait être le nôtre, parce qu’infiniment connecté à la terre et au monde. Aux mondes. 

Communion naturelle

Côté spectacle, il y a cette entrée dans le jardin -celui des Garden Party- qui donne le ton. Ce jardin est perché un peu plus haut que la terrasse du théâtre où bruissent les conversations et les entrechocs de couverts et verres, entre deux spectacles de la grande salle. On grimpe, puis on est accueilli par Lylybeth elle-même, sublimement simplissime. Barbe et faux cils ultra-longs, make-up travaillé et ongles colorés, jupe plissée à  mi- mollet à la taille piquée d’une broche libellule et top cropped. 

© Barbra Buchmann

Elle place ses invités. On attend les retardataires, elle raconte ce nid, venu s’installer sur le toit en bois du jardin, au printemps, alors qu’elle et Baxter – à la régie plateau et au support sensible- étaient en résidence aux Doms. Des oisillons sont nés, ils les entendaient piailler en travaillant. Il y a aussi cette forêt. Elle s’ouvre, ça tombe bien, à jardin, et les deux protagonistes s’y enfuiront en fin de pièce. Là, nous raconte, gourmande, Lylybeth, un figuier s’épanouit, et on peut y piquer ses fruits. 

Le décor est planté, ancré, racines et sous-sols, feuilles et branches. Léger et direct. Sans artifice, avec humour et douceur.  Parce que les robes de Dame Lylybeth, elle ne les enfilera pas : trop chaudes pour une canicule avignonnaise Tout juste les apercevra-t-on, plumes et velours, grandioses, pendues au paravent en fond de scène.

Mais, pour les robes, ce n’est pas vraiment une question de chaleur. Plutôt une question de pudeur. Pudeur du dévoilement, qui se fait en habit « de tous les jours » (enfin… de presque tous les jours), ou en tenue d’Eve, un moment. Dévoilement d’un parcours, d’une recherche d’identité, de brutalités, aussi. Dévoilement de la découverte de connexion à soi, aux autres, aux mondes. Par les mots, les gestes, la danse, libérée. Le public est intimement, précautionneusement, respectueusement invité à participer, de claquements de doigts par-ci, de respirations méditatives par-là, de battements d’ailes mimés, légers, encore. 

© Barbra Buchmann

Alors, bien sûr, la question du genre est là, bien là. Mais il est davantage question de chemin.. C’est ça, Lilith(s), fil dressé au plus fragile et au plus fort, d’un parcours dans lequel tou.te.s nous pouvons nous retrouver. Un parcours de vie qui se déconstruit pour mieux se reconstruire, un parcours qui passe par l’addiction, la peine, la joie, l’échange, les rencontres, belles et moins belles, exceptionnelles. 

Un spectacle à quatre main, à la scénographie épurée, paravent de bois foncé, coiffeuse ancienne, bouquet de lys, table de mixage. Entourant cet espace boudoir ouvert sur la nature, des textes sur papier colorés, suspendus.  Certains seront lus, d’autres restent à dire. Il n’est pas encore temps. Mais le temps viendra. Car Lylybeth a encore beaucoup d’idées pour ce spectacle qui doit grandir et s’envoler. Il est à son début, et il est beau, ce début, riche d’une fragilité heureuse et précieuse. On lui souhaite le meilleur, pour bientôt. Sur scène, bien sûr, dans une forme plus longue. Mais aussi dans ses prolongations d’après spectacle, puisque Lylybeth donne après le show la parole au public, histoire de discuter transidentité. Donne des pistes, podcasts et lectures aussi.  Une façon douce et pédagogique, dans la lignée du Care qui lui est cher, de parler d’essentielles différences qui font le monde comme il est. Ce projet est d’utilité et de sensibilités publiques. Âmes sensibles, y courir! 

À la Garden Party des Doms, tous les jours à 13h, www.doms.eu.

Infos pour les suites : habemuspapam.be 

Texte, mise en scène et interprétation : Lylybeth Merle

Accompagnement à la mise en scène, slam : Camille Pier

Accompagnement à l’écriture, regard extérieur : Angèle Baux Godard

Dramaturgie, regard extérieur : Caroline Godart

Création sonore : Baxter Halter

Création costumes : Matteo Neri-Lindfors

Scénographie et costumes : Lylybeth Merle

Développement, production, diffusion : Habemus PapamPhotographiescouverture

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