Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: Objection de conscience

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Où se fabriquent aujourd’hui les consciences? Où un ado puise-t-il son inspiration pour décider s’il sera docile ou rebelle, écolo ou climatosceptique, paternaliste ou woke, transphobe ou fluide?

Longtemps, la famille et les corps intermédiaires ont façonné les esprits. On fourbissait sa boîte à outils sociopolitique à la table de la salle à manger, dans les locaux des syndicats ou des partis, dans les travées de l’église, sur les bancs de l’école, voire pour les plus chanceux ou les plus délurés, dans les bibliothèques, au cinéma, dans les salles de spectacle ou dans les musées.

Il ne faut pas être Bourdieu pour réaliser que ces leviers ont perdu de leur prestige et de leur pouvoir d’influence. Ils n’ont pas dit leur dernier mot mais ils sont désormais concurrencés dans la course à l’attention par de redoutables moyens de communication. Pour identifier la fabrique des sentiments à l’aube des années 2020, il faut donc pister les habitudes de consommation de la jeunesse en matière de loisirs. Ce qui nous conduit sans surprise sur Internet, nouveau coach spirituel des mineurs non accompagnés.

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Les interactions déterminantes avec les parents et avec les institutions traditionnelles se sont réduites à peau de chagrin. Leurs modèles, les ados vont les chercher sur les apps ou dans les univers virtuels des jeux vidéo auxquels ils consacrent près de sept heures par jour en moyenne pour les plus accros (soit 23% des 15-17 ans d’après une étude française récente). L’idéologie véhiculée par les TikTok, Twitch et autres League of Legends colonise d’autant plus facilement les méninges qu’elle est silencieuse, souterraine, enrobée dans une forme ludique en apparence innocente. Alors qu’ils pensent juste se distraire -le danger ne saute pas aux yeux dans une vidéo de quelques secondes montrant une ado se trémousser devant son miroir…-, en réalité ils ingurgitent à grosse dose des schémas mentaux, des prophéties toutes faites qui orientent insidieusement leur conception (ultralibérale) du monde. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire.

J’en ai fait l’expérience. Mon fils de 15 ans est passionné d’échecs -merci la série Le Jeu de la dame. Si je le laissais faire, il ne se laverait plus et passerait sa vie sur des plateformes spécialisées en compagnie de jeunes trentenaires qui commentent les parties de grands maîtres et partagent de précieuses ficelles contre un abonnement mensuel. La tchatche et une qualification plus ou moins validée, voilà la formule gagnante pour ces nouveaux auto-entrepreneurs du Web. Tout parent se réjouirait que son fils s’adonne à ce noble passe-temps plutôt que d’aller faire les 400 coups en ville. Sauf que les rares fois où le fiston a daigné me prêter son casque, j’ai failli m’étrangler en entendant ces streamers calés dans leurs fauteuils de gamer, façon gourou numérique, déblatérer des énormités aux relents complotistes, non pas sur Garry Kasparov ou Bobby Fischer mais sur la politique et les débats de société du moment. Pour tenir le crachoir pendant des heures, il faut bien meubler. Du coup, ces « open mic » se transforment vite en café du commerce. Sans filtre et sans modération. Inquiétant quand on sait que de l’autre côté de l’écran des milliers de gamins se font lessiver le cerveau en rêvant juste de devenir Magnus Carlsen.

L’évolution des mentalités sur la sexualité est un autre bon exemple du rôle joué par ces nouveaux influenceurs qui ont l’image comme socle commun. Arte consacrait pour la Saint-Valentin une série documentaire (Culbute, dispo sur le site de la chaîne) à la façon dont le cinéma, les séries et les jeux vidéo, soit trois piliers de la pop culture, ont façonné le désir et la sexualité. Pour quelques avancées du côté des séries (Girls, Euphoria…), les auteurs ont constaté que les vieux clichés sexistes (male gaze, érotisation du viol, abus du consentement…) étaient toujours bien présents, en particulier dans l’univers très masculin du jeu vidéo. Ce serait banalement vulgaire si ce qu’on sème aujourd’hui dans le cerveau des ados ne déterminait les adultes de demain. Un peu de tact et de respect ne nuisent pourtant pas au plaisir.

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