Black Midi : Les fous du labo

Geordie Greep, Cameron Picton et Morgan Simpson sur le toit du Nemo à Amsterdam. © HAN ERNEST
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Pour la sortie de son exceptionnel troisième album, Hellfire, Black Midi, le groupe le plus jusqu’au-boutiste d’Angleterre nous fait la visite du musée des sciences amstellodamois.

Il ne faut pas chercher Black Midi à 14 heures. Les Anglais détestent perdre leur temps. Alors, même quand il s’agit d’assurer la promo d’un album, le radical groupe londonien essaie de faire les choses différemment. Pour lutter contre l’ennui, éviter la répétition, pimenter le moment. Les trois fantastiques semblent gérer leur quotidien comme ils abordent la musique. Enthousiastes. Curieux. Intellos? Un peu. A Amsterdam, Geordie Greep, Cameron Picton et Morgan Simpson donnent leurs interviews au Nemo, le plus grand musée des sciences et des technologies des Pays-Bas. Une espèce de gigantesque paquebot vert situé à quelques centaines de mètres de la gare centrale. Cinq étages assez bruyants qui ressemblent à une gigantesque salle de jeu.

Quand tu as une idée et penses qu’elle peut être bonne, tu dois absolument la tester.

«On aime beaucoup ce genre d’endroit. On y trouve des jouets partout et, de manière ludique, on apprend des trucs dont on n’aurait peut-être jamais eu connaissance de toute notre vie, commente Picton. En plus, il y a un lien avec notre nouvel album. En bossant sur Hellfire, on s’est souvenus qu’à l’école, on aimait bien les expériences chimiques. On a donc pris contact avec des anciens profs. On leur a demandé si on pouvait leur emprunter du matériel et enregistrer le son de certaines réactions: bouillonnement, explosion… On a utilisé tout ça sur quelques chansons. Il y a, par exemple, une sorte de sifflement qui vient de la libération de l’air par réaction chimique et, dans l’interlude, l’espèce de bruit blanc est produit par une flamme.» «Une putain de flamme», se retourne Simpson, enthousiaste.

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C’était au studio Hoxa HQ auquel Black Midi a évité de justesse de mettre le feu. «J’ai accompli quelques instants mon rêve de gosse de devenir pompier, sourit Picton. On est restés pendant deux mois en studio. Donc, on a eu le temps d’expérimenter. On voulait repousser les barrières. Amener autant de sons qu’on pouvait en enregistrer et en utiliser. Le studio te permet de prendre totalement contrôle de l’environnement.» «On veut avancer, aller toujours plus loin, se mêle Greep avec sa voix de canard. On cherche à produire de la belle musique, de bons textes. Mais aussi à plonger l’auditeur dans le chaos, à l’emmener dans un monde qui n’existe pas.»

Le morceau The Race Is About to Begin ressemble à The Revolution Will Not Be Televised en très accéléré, dans lequel viendrait tout à coup chanter Jeff Buckley. «J’aime bien l’idée.» Extrêmement riche et ambitieux, cinglé et soigné, garni de saxophone, de violon, de violoncelle, d’accordéon, de trompette, de trombone, de piano, de mandoline et de flûte (liste non exhaustive), Hellfire est un disque plein. Plein d’idées. Plein, aussi, de personnages à la moralité douteuse… Greep s’explique: «Mes chansons partent souvent d’une émotion, d’une pensée authentique, d’une expérience que j’exagère. Une idée un peu misanthrope ou immorale peut devenir fascinante dans un morceau. Et les histoires qui me passionnent généralement sont celles d’antihéros ou de personnages horribles. Comme dans les films, les plus intéressants sont les méchants la plupart du temps.»

Black Midi, Hellfire
Black Midi, Hellfire © National

Dévotion

Alors qu’ils se promènent dans un département consacré aux énergies renouvelables, Picton parle de panneaux solaires. «Morgan et moi avons créé des cellules photovoltaïques à l’école. Et avant de gagner de l’argent avec le groupe, c’est ce qu’on a fait comme boulot, on les installait sur les maisons. Londres est étonnement plutôt ensoleillé et, au bout de deux ans, tu te mets à épargner pas mal de fric. A fortiori maintenant avec la hausse des prix de l’énergie. Je suis assez fier de ça.» Il peut aussi se targuer du parcours de Black Midi et de ses trois albums (après Schlagenheim en 2019 et Cavalcade en 2021). De sa curiosité et de sa radicalité. De son audace et de son intransigeance. «Il est primordial d’essayer. Peu importe si ça foire. Quand tu as une idée et penses qu’elle peut être bonne, tu dois absolument la tester. Même si tu as peur que le résultat soit dégueulasse. Les meilleures idées sont souvent celles qui semblent douteuses au départ. Ce qui n’a aucun sens en théorie donne parfois des résultats incroyables en pratique.»

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Black Midi ne brise pas tant les règles qu’il les ignore. «On fait la musique qu’on veut, sans se soucier de l’idée que les gens se font des genres.» En matière d’audace et de jusqu’au-boutisme, Greep déclare sa flamme à Frank Zappa, Scott Walker et… Léo Ferré. «C’est typiquement le fait de gens qui rencontrent le succès à un âge relativement avancé. Parce qu’ils ne sont pas enfermés dans le carcan du jeune impressionnable qui se dit « c’est comme ça qu’on fait et c’est comme ça que ça doit être ».»

Dans la discussion, Black Midi parle aussi de Max «Sizzle» Goulding qui a coproduit son album et qui s’est mis à bosser avec Shakira par l’intermédiaire du footballeur Gérard Piqué. Il évoque sa reprise de Taylor Swift (Love Story, paru sur l’EP Cavalcovers) et le chouette e-mail qu’elle leur a envoyé: «Elle est honnête avec la musique alternative.»

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Morgan Simpson s’excite sur Gentle Giant, Focus, Parliament-Funkadelic et Sly and the Family Stone. Il s’emballe sur le dub: «J’adore sa vibration. La sensation physique. L’impression d’être secoué de l’intérieur.» Il recommande chaudement Summer of Soul, le docu de Questlove (The Roots) consacré au Woodstock noir. «J’ai pleuré en le regardant.» Hellfire brûle ailleurs. Dans les salles de rock, les clubs de jazz, les opéras, les cabarets… Geordie, qui a jadis joué à l’église, reconnaît qu’on entend clairement dans la musique du groupe tout le côté épique et la ferveur de l’imagerie religieuse. «Le plus bel art et la plus belle musique sont religieux. La seule raison pour laquelle Bach écrivait de la musique, c’était l’église. Je ne parle même pas des grands maîtres de la peinture. Pourquoi? Parce que ces artistes créent pour une bonne raison. Parce qu’ils font preuve d’une véritable dévotion. Il n’y a pas d’argent en jeu. Ce qu’ils proposent est totalement sincère.» Amen.

Black Midi, Hellfire, distribué par Rough Trade. ****(*)

En concert le 01/11 au Trix, à Anvers.

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