Des documentaires sur la crise sanitaire en cours, il s'en est tourné quelques-uns désormais. Parmi ceux-là, En attendant la deuxième vague (1), long métrage du cinéaste belge Christophe Hermans en forme de plongée au coeur d'une unité Covid du CHU de Liège, quelques semaines après le début de la pandémie. Le volet initial d'un diptyque en immersion s'attachant à traduire, de l'intérieur, la réalité de la crise sanitaire pour ceux qui l'ont vécue en première ligne. "Au départ du projet, il y a le décès, au tout début de la première vague, d'un collaborateur ingénieur du son, Marc Engels, explique le réalisateur, joint par téléphone. Ça m'a questionné sur mon travail de documentariste, et le fait de savoir si ce n'était pas ma place d'être là, présent, dans un moment aussi important. Une autre pensée s'y est greffée, c'est que les médias montraient le métier d'infirmier, d'infirmière, de médecin, de femme de ménage, d'une façon sensationnelle à mon goût, et j'ai voulu voir si ça correspondait à la réalité, ou pas. Ces deux critères m'ont donné envie de rentrer dans un CHU pour faire un film sur ses habitants: qui sont-ils, qu'il s'agisse des patients, du personnel d'entretien, des médecins ou des infirmières?" Et le documentaire d'adopter la forme d'un huis clos humain en milieu hospitalier où la notion de temps tendrait à disparaître.
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Des documentaires sur la crise sanitaire en cours, il s'en est tourné quelques-uns désormais. Parmi ceux-là, En attendant la deuxième vague (1), long métrage du cinéaste belge Christophe Hermans en forme de plongée au coeur d'une unité Covid du CHU de Liège, quelques semaines après le début de la pandémie. Le volet initial d'un diptyque en immersion s'attachant à traduire, de l'intérieur, la réalité de la crise sanitaire pour ceux qui l'ont vécue en première ligne. "Au départ du projet, il y a le décès, au tout début de la première vague, d'un collaborateur ingénieur du son, Marc Engels, explique le réalisateur, joint par téléphone. Ça m'a questionné sur mon travail de documentariste, et le fait de savoir si ce n'était pas ma place d'être là, présent, dans un moment aussi important. Une autre pensée s'y est greffée, c'est que les médias montraient le métier d'infirmier, d'infirmière, de médecin, de femme de ménage, d'une façon sensationnelle à mon goût, et j'ai voulu voir si ça correspondait à la réalité, ou pas. Ces deux critères m'ont donné envie de rentrer dans un CHU pour faire un film sur ses habitants: qui sont-ils, qu'il s'agisse des patients, du personnel d'entretien, des médecins ou des infirmières?" Et le documentaire d'adopter la forme d'un huis clos humain en milieu hospitalier où la notion de temps tendrait à disparaître. À l'écoute des uns et des autres, Christophe Hermans s'attache plus particulièrement à la trajectoire de deux patients qu'il suit dans leur évolution au sein de l'hôpital, depuis leur entrée dans l'unité Covid, comme un fil rouge permettant de mettre en valeur le travail des soignants, et notamment de deux cheffes-infirmières. "Mon parti pris de réalisation, c'était de me tourner vers le parcours de deux patients différents et de m'axer sur le travail de psychologie des soignants, sans jamais y apposer un commentaire. Je laisse les choses vivre devant moi, et c'est au spectateur de se faire sa propre opinion." L'une des difficultés inhérentes au projet a consisté à réussir à établir une relation de confiance avec ces patients, en trouvant la juste distance pour s'immiscer dans leur intimité sans être pour autant intrusif. Les circonstances y ont ajouté leur lot de contraintes, les premières tenant au déroulement pratique des opérations, avec un tournage en équipe (très) réduite, Christophe Hermans étant accompagné du seul ingénieur du son Yves Bemelmans, assorti de conditions sanitaires strictes. Les secondes étant dictées par l'urgence de la situation, et cela, quand bien même le pic de la première vague était déjà passé. "Sur un documentaire, on parle toujours de mise en scène, parfois de mise en place, de création de séquences, mais ici, je ne pouvais absolument pas aller dans cette direction-là. Arrêter une personne, une infirmière, un patient ou un soignant pour évoquer quelque chose ou les faire parler d'un thème ou l'autre aurait été assez mal vu. Tout a été pris sur le vif. J'aime beaucoup le cinéaste Frederick Wiseman, où l'on est dans une réalité où on cerne ce qui peut l'être. Après, c'est la joie du montage évidemment de créer du sens, de pouvoir passer d'un personnage à un autre, de créer des ellipses, de faire évoluer un patient. L'écriture du film s'est vraiment concrétisée au montage." En attendant la deuxième vague donne abondamment la parole aux soignants, traduisant notamment éloquemment la différence de perception que l'on a pu avoir de la crise sanitaire et de la situation dans les hôpitaux suivant que l'on se trouvait en dehors ou à l'intérieur de ceux-ci. "Cette scène a été coupée, mais il y a une infirmière qui disait: "Moi, je ne supporte pas que l'on m'applaudisse à 20 heures. Je fais ce métier depuis 25 ans, je n'ai jamais été applaudie, pourquoi le faire maintenant? Ce que je fais au quotidien, m'occuper d'une salle d'unité d'infectiologie, est beaucoup plus lourd que le Covid." Ils étaient fort dans la critique, que ce soit par rapport aux citoyens ou par rapport aux médias dont ils avaient le sentiment que, lorsqu'ils venaient chez eux, c'était pour aller chercher le sensationnel, trouver des paroles qui choquent le citoyen. Beaucoup ne voulaient pas rentrer dans cette énergie-là et avaient envie de montrer ce qu'était leur réalité, pas celle où on entasse des patients attendant dans les couloirs dans des lits superposés. Il y a quand même, derrière tout ça, une rigueur, un travail: on se prend la crise de plein fouet, mais on a une structure derrière." Rien à voir avec Urgences à la télé, comme ne se fait faute de l'énoncer une infirmière. Aux côtés des soignants, le film fait entendre la voix du personnel d'entretien, dont le franc-parler et la liberté de ton apportent une réflexion supplémentaire sur la crise -"J'ai essayé de donner un sens à toutes ces personnes autour du centre de crise du CHU. L'un des éléments intéressants pour moi, c'est que j'ai fait un film de femmes. Je trouvais intéressant de montrer des femmes fortes: les hommes se trouvent à l'étage au-dessus, en salle de réunion. Mais si les décisions sont prises par les hommes, ce sont les femmes qui agissent. Une situation qui a changé entre les deux films." Tourné après le pic de la première vague, En attendant la deuxième vague se veut avant tout un film de parole, exprimant un ressenti à court terme, et travaillant sur les psychologies du corps médical. Entamé à l'appel des infirmières qui l'ont invité à revenir au CHU à l'annonce de la seconde vague pour conscientiser sur la réalité de leur travail, un second long métrage, actuellement en cours de montage, adopte des accents différents. "Là où l'on était dans la pensée, le dialogue et les psychologies pour le premier film, le second est beaucoup plus dans des corps qui se battent pour maintenir des gens en vie." Entre les deux, également, une évolution sensible du ressenti du personnel soignant: "Ils ne se sont jamais remis de la première vague. On ne leur a pas laissé le temps de récupérer. Du coup, ils ont toujours été sollicités, si bien qu'affronter la deuxième vague a été beaucoup plus compliqué que la première. Le corps médical qui est resté en place est vraiment sur les rotules." De cette double expérience en immersion à valeur de témoignage, le cinéaste confesse encore combien elle l'a "complètement retourné": "Le moral en a pris un gros coup. Voir cette réalité dans les hôpitaux est très dur, très anxiogène, mais à un moment, il faut se dire: regardez ce qui se passe, même si c'est une minorité de personnes." Ouvrir les yeux pour réveiller les consciences, démarche qui n'est pas allée par ailleurs sans un questionnement éthique. "Dans chaque film, je questionne ma démarche de réalisateur. Souvent, je fais des projets sur le long terme: trois, quatre, cinq, six ans, mais ici, c'était six semaines, et je me suis demandé si j'avais le recul nécessaire sur ce que j'étais en train de filmer. Avant de me dire que j'étais dans un film qui n'avait pas de recul, et que je serais le témoin d'un discours qui sera celui de ce moment-là. Quant au travail avec les patients, il y a toujours pour moi la notion d'être présent dans les bons moments comme dans les plus difficiles. Ici, on est dans des moments plus compliqués, mais j'avais envie de me poser auprès d'eux tel un parent, un proche, pour suivre leur parcours parce qu'il me semblait essentiel de raconter leur histoire. Je ne me sens pas intrusif, je pense avoir la juste distance dans ce projet. La limite de l'intimité est quelque chose qui m'a toujours intéressé à traiter. Jusqu'où peut-on aller? Que pouvons-nous mettre? C'est là que je place mon éthique, en fait: est-ce que je dépasse cette limite ou pas? Je me pose toujours ces questions quand je tourne, je me les pose au montage et je me les pose en projection, si j'ai fait le bon choix ou pas. De mon côté, j'ai le sentiment d'être dans leur respect." Découvrir En attendant la deuxième vague, c'est du reste s'en convaincre...