Dès le début des années 1990, la téléréalité s'est vendue comme un ensemble d'émissions qui ôtaient le filtre entre le réel et sa figuration sur écran. Dix ans plus tard, le public francophone assistait à l'éclosion d'un genre voyeur, centré sur des candidats mis en concurrence 24 heures sur 24 sous l'oeil des caméras, dans des configurations diverses : Loft Story, The Bachelor, Star Academy, L'Ile de la tentation... jusqu'aux plus récents, comme Les anges (de la téléréalité).
...

Dès le début des années 1990, la téléréalité s'est vendue comme un ensemble d'émissions qui ôtaient le filtre entre le réel et sa figuration sur écran. Dix ans plus tard, le public francophone assistait à l'éclosion d'un genre voyeur, centré sur des candidats mis en concurrence 24 heures sur 24 sous l'oeil des caméras, dans des configurations diverses : Loft Story, The Bachelor, Star Academy, L'Ile de la tentation... jusqu'aux plus récents, comme Les anges (de la téléréalité). Compétitions, mises en scène de personnalités, jeux, quizz, télécrochets, modes de vie, cuisine : aucune zone de la vie privée ou publique n'a semblé échapper, ces vingt dernières années, à son regard et son emprise ni à ses conséquences sur la redéfinition de la célébrité et des relations humaines. La convention de réalisme a déjà volé en éclats, a été analysée dans plusieurs publications brillantes (1), s'est muée en second degré pour une frange du public, rendant les turpitudes sans doute plus digestes. Les séries qui se sont très tôt emparées de ses codes pour les parodier, les tordre, montrent, à tout le moins, que la téléréalité, ce superbe oxymore, à défaut de nous expliquer le réel, y est entré de plain-pied et l'a reconfiguré. Quelques années à peine après la naissance de la reality TV, Ricky Gervais créait pour la BBC, en 2001, la série The Office. Elle suivait le quotidien d'une entreprise et de ses employés, singeant les émissions documentaires : les scènes banales de la vie de bureau, entrecoupées de séquences individuelles face caméra, soulignent la dureté des échanges en milieu professionnel, la maladresse des comportements mus par le besoin de reconnaissance, l'ambition froide, les rivalités, l'incompétence, la fragilité, le désespoir. Le thème de la souffrance au travail traité de manière sadique par la télé sensationnaliste offre une merveilleuse matière à rire et à grincer des dents. Un des scénaristes de la série animée américaine The Simpsons, Greg Daniels, l'a d'emblée adaptée aux Etats-Unis. Cette version de The Office, plus édulcorée mais avec un format similaire, a tenu neuf saisons (de 2005 à 2013) et connu un important succès, lançant définitivement la carrière du comédien Steve Carell. Le comique situationnel qui agite l'ADN de The Office, nourri par des personnages individualistes reproduisant des situations identifiables par tout un chacun, des interactions plausibles jusque dans leur inconfort et leurs bizarreries, en fait la première tentative par une série de tordre le cou et les codes de la téléréalité. Et des petites vanités qui la nourrissent. Dans son sillage, et lancée par la même équipe de producteurs, Parks & Recreation poursuivait ce format du mockumentary, satire mordante du documentaire de téléréalité, durant sept saisons, de 2009 à 2015 sur le réseau américain NBC. Devenue aussi culte que The Office, elle scrute, par épisodes de trente minutes, le fonctionnement et les modes de gouvernance du département des parcs d'une petite ville de l'Indiana. Mené par sa directrice adjointe Leslie Knope (Amy Poehler), ce petit monde est peuplé de personnages aussi fantasques que blasés par les ambitions politiques de leur supérieure. Si la téléréalité a pu être vue par certains observateurs comme un moyen d'influencer les masses, ses codes sont ici retournés comme une chaussette pour démystifier, par une impitoyable force comique, le pouvoir politique dont les accrocs effilochés et coutures lâches deviennent sublimement apparents et les enjeux narcissiques, dérisoires. Le jeu naturel et abondamment réaliste des acteurs (d'où ont émergé les talents fulgurants de Aubrey Plaza ou encore Chris Gardiens de la Galaxie Pratt) ne fait qu'appuyer la référence aux codes de la télévision du début des années 2000, mangée de toutes parts par la mise en scène de rivalités, d'éliminations symboliques ou réelles, d'autopromotion et d'individualisme, dans une promotion sidérante et désopilante du vide. "C'en est fini de ne plus prendre la téléréalité au sérieux. Parce que c'est grâce à elle que nous avons écopé de notre actuel président." C'est en ces termes froids que Stacy Rukeyser, productrice d' Unreal, insistait, dans les colonnes du magazine Insider, en février 2018, sur la raison d'être de cette série diffusée sur Amazon, qui a découpé par le menu les mythes et symboles de la téléréalité. Si Donald Trump a été le meneur de l'émission The Apprentice, dans laquelle un groupe de candidats s'écharpait pour un poste de cadre sup' dans son entreprise, c'est à son pendant relationnel et sexiste, The Bachelor, que s'attaque Unreal. Parce que The Bachelor a été une des émissions saillantes du format téléréalité, qui cumule toutes ses caractéristiques et a atteint des sommets de popularité. Un sémillant célibataire y a la lourde tâche de sélectionner sa promise parmi un aréopage de demoiselles prêtes à en découdre. Démarrée en 2002, ayant donné naissance à une quantité impressionnante de spin-off, elle laisse aujourd'hui peu de doute quant à sa dimension scénarisée. C'est en montrant l'envers du décor et les coulisses de l'entourloupe que s'attaque - sur quatre saisons - Unreal, pour éparpiller, façon puzzle, ce qui lui reste de mythologie. Rachel Goldberg (Shiri Appleby) y incarne une productrice paumée de l'émission Everlasting ( Pour toujours), dont le boulot alimentaire consiste à gérer comme du bétail des candidates choisies spécifiquement pour servir de chair scénaristiques. La tyrannie cynique de la directrice de l'émission, la concurrence entre les candidates mais aussi les productrices qui les cornaquent, le tournage rocambolesque, les manipulations du montage, le harcèlement, les excès, rien n'est épargné et laisse un goût amer, même si les quatre saisons ne sont pas sans flirter avec le triptyque de fantasmes qu'elle entend déconstruire : sexe, drogue et audiences. Dans une veine plus sobre, la récente série Quiz revenait sur le scandale de la tricherie qui a frappé le jeu télévisé britannique Who Wants to be a Millionaire ? (Qui veut gagner des millions ? en français). C'était au tournant des années 2000, la téléréalité entrait par effraction dans les chaumières et le quiz télé, inspiré des codes de celle-ci : mise en concurrence de candidats piochés dans l'assistance, gestion de la tension et du suspense, règne du montage sur une narration cousue de fil blanc pour diriger les téléspectateurs et futurs candidats vers le standard aux appels surtaxés. La tricherie dont Charles Ingram et sa femme Diana ont été reconnus coupables est l'objet de doutes dans cette production ITV (la même chaîne qui produit le jeu) dont le mérite repose surtout sur la manière avec laquelle il égratigne l'écosystème mercantile médiocre de cette télévision devenue dominante. En montrant la manière dont le jeu est pensé et construit de l'intérieur, Quiz démontre (un peu tard) les ressorts sur lesquels s'appuie cette télé-là : le besoin de visibilité et de reconnaissance, couplé à la crainte panique du déclassement économique et social. Alliée ou ennemie, la téléréalité ? Une frange non négligeable de son public met en avant le second degré qui accompagne la vision des Anges de la télé- réalité, des Marseillais ou de Koh-Lanta. Via les réseaux sociaux, ils s'avèrent de puissants relais, objectifs ou involontaires, de ces programmes. Difficile de voir de quel côté se range Burning Love, la satire absurde produite par Ben Stiller (un habitué du genre avec Zoolander ou Tonnerre sous les tropiques). Diffusée entre 2012 et 2013 sur la chaîne comique de la plateforme en ligne Yahoo ! Screen, elle plonge The Bachelor et son pendant féminin, The Bachelorette, dans un maelström d'humour absurde qui parodie à la fois les producteurs, les candidats et toute la chaîne (réseaux sociaux, publicitaires, annonceurs...) qui prospèrent sur cet écosystème narcissique et cynique. La reconstitution du plateau et du déroulé des émissions originales est minutieuse et les situations et dialogues sont inspirés du programme original, mais gonflés dans la caricature. L'humour référentiel anglo-saxon, qui n'aime rien tant que les va-et-vient entre le réel, la pop culture et la fiction, se moque... tout en s'appuyant sur la structure des émissions de téléréalité. Le succès a été si fulgurant (et de courte durée) que Canal + l'a adapté en français, confiant le rôle du Bachelor au turbulent et génial Jonathan Cohen et accueillant un casting pléthorique (Florence Foresti, Géraldine Nakache, Vincent Dedienne, Angèle...). A voir d'ici à la fin de l'année 2020 si la parodie dérape aussi délicieusement que le laisse entendre sa bande-annonce. Inspirée très tôt par les travers de la téléréalité et de ses fausses promesses, la fiction télévisuelle n'a pas à proprement parler joué de rôle majeur dans la déconstruction de ce type de programmes. Elle a pu néanmoins en tirer des conclusions, quelques boulets rouges bien sentis sur ses mensonges, et accompagner son irrésistible ascension. Car à l'ère de la peak TV, qui voit les séries abonder sur nos écrans jusqu'à parfois rivaliser avec le cinéma, et de l'omniprésence de la téléréalité dans un nombre toujours grandissant de formats, les unes et les autres sont sans doute les deux piliers qui soutiennent encore les restes de l'empire télévisuel.