La semaine avant les attentats, quand l'insouciance et la décence étaient encore de ce coin de monde, j'ai nagé dans une certaine idée du rock & roll. Je me suis envoyé l'épisode pilote de Vinyl, la série HBO de Martin Scorsese, Mick Jagger et Terrence Winter, j'ai lu la bédé Punk Rock & Mobile Homes de Derf Backderf et, intrigué par les critiques étrangement dythirambiques, j'ai aussi écouté le dernier album d'Iggy Pop. Et tout ça m'a copieusement ennuyé. Pas déplu, pas énervé, juste ennuyé. Générant du soupir au kilo, l'envie de checker Facebook toutes les trois minutes ou toutes les trois pages. Pas moyen de me sentir concerné. Trop cliché pour Vinyl, trop geek pour Backderf, trop balourd et FM pour Iggy Pop. À peu près autant d'intérêt qu'un petit-déjeuner aux cornflakes périmés de quelques jours ou qu'un bain matinal que l'on ferait mousser au gel douche à 3 balles du Carrouf parce qu'on a oublié de se racheter des sels et des savons un peu plus dignes de ce nom. Ce n'est pas que c'est désagréable. C'est juste que ça n'a pas grand intérêt, que c'est consommé faute de mieux ou, en l'occurrence, par pure curiosité.

Comme d'autres l'ayant critiqué avant moi, je pense que Vinyl m'a tout l'air de vouloir se contenter de recycler tout ce que Martin Scorsese et Terrence Winter ont déjà fait en mieux avant et ailleurs: les plans maffieux, les plans à la Mad Men, la coke, l'alcool, les belles femmes névrosées, les personnages larger than life, une certaine morale de chrétien défroqué, la violence grotesque qui fait à la fois peur et rire... Un moment, quand le personnage du patron de label reçoit dans son bureau les représentants de la firme Polygram, même les vannes sur les Allemands sont les mêmes ou presque que les vannes sur les Suisses dans The Wolf of Wall Street. Et ça ne vole pas très haut, on les dirait même carrément volées à Pierre Mondy et Jean Lefèbvre du temps de la Septième compagnie. C'est Richard Hell, punk-rockeur new-yorkais bien réel dont s'inspire très fort le personnage imaginaire joué par James Jagger dans Vinyl qui a encore au mieux résumé l'affaire: "Ce n'est pas une série qui parle de musique mais de business et même de business tel que compris par Martin Scorsese. On le connaît, il a un point de vue cynique sur le business, ou le crime organisé, ou la police, ou peu importe. Scorsese a un point de vue cynique sur tout, sauf peut-être sur le cinéma dans toute sa gloire. Je le respecte et je l'admire mais je suis fatigué de sa vision de la vie, qui ne serait qu'une compétition entre mecs pour le pouvoir, représenté par l'argent, la volonté de trahir et de tuer, la cocaïne et la chatte. Ou quelque-chose comme ça. Je reconnais que c'est une perspective valide et un bon prétexte au divertissement et Dieu sait que l'industrie du disque peut parfaitement illustrer ça mais Vinyl n'en reste pas moins somnambulesque."

Naïf, voire même hypocrite, surtout. Si on enlève la coke, la chatte et les battes de baseball, on tient en fait le pitch de la biographie de Pascal Nègre ou du roman sur l'industrie du disque de Thomas Clément, ce fameux bloggeur parisien d'une niaiserie intersidérale qui écrivait sur le rock comme Pierre Bellemare nous déblatérait des litanies sur les saladiers à acheter par correspondance. Ce qui se dégage principalement du pilote de Vinyl, c'est tip-top le même genre de message de gros poseur: "dans l'industrie du disque, on fait un métier dur qui nous oblige à être des sales cons et à flirter avec l'illégalité, voire la criminalité, mais tout au fond de nous, on reste quand même des grands gosses qui tremblons comme une pucelle devant le bon rock and roll et d'ailleurs, si nos vies sont sacrifiées, c'est pour réussir à mettre sur le marché et y faire perdurer vos stars favorites, donc, la ramenez quand même pas trop." Comme le dit Hell, c'est un parti pris recevable mais j'ajouterais qu'il est décevant, déjà de la part de Scorsese et Winter, mais surtout à une époque où ce qui se passe réellement et maintenant dans l'industrie du disque est sans doute bien plus intéressant et estomaquant que les arnaques et la consommation de stupéfiants dans un New-York musical d'il y a plus de 40 ans partiellement réinventé par le révisionnisme hollywoodien. "C'est rien qu'un putain de soap", a d'ailleurs décrété Richard Hell et, d'un point de vue strictement critique, cela me semble aussi juste que définitif.

C'est d'ailleurs principalement ce que je retiens de ma plongée dans ces artefacts rock que sont Vinyl, Punk Rock & Mobile Homes et le dernier Iggy Pop. Ils ont en commun la nostalgie, le passéisme mais surtout le recadrage de ce que devraient être et ont été le rock et le punk. Ce sont des objets culturels qui se servent d'un imaginaire très spécifique dont ils retirent en fait toutes les spécificités. Le punk-rocker de Vinyl pourrait être une starlette hollywoodienne, un écrivain français, un paysan du Larzac, ça ne changerait pas grand-chose à ce que raconte fondamentalement sur lui la série. La bédé de Backderf, c'est le même rapport aux souvenirs et le même contexte d'émancipation adolescente qu'American Graffiti. Elle marcherait donc tout aussi bien avec du rock and roll, du hip-hop, de la house ou même Dalida. Quant au disque d'Iggy Pop, s'il n'était pas sorti quelques semaines après la mort de Bowie et qu'y jouait un ancien Eagle of Death Metal, je ne pense pas qu'on nous le vendrait comme l'expression vitale de l'un des derniers mohicans du rock encore vivant, donc bientôt mort. On prendrait plutôt l'album pour ce qu'il est vraiment, le vingtième de la carrière particulièrement en dents de scie d'Iggy Pop, un type qui nous chanterait le bottin en coréen si on lui demandait gentiment.

On fête cette année les 40 ans du punk et c'est principalement pour encore tenter de vendre quelques compilations du Clash et des t-shirts des Ramones. Scorsese, Backderf et Pop pourraient l'honorer de façon sincère, belle, peut-être même éducative, mais même eux l'emballent dans les clichés hollywoodiens, la facilité et les compromissions. Pour un mouvement culturel qui a toujours placé la franchise, y compris dérangeante, parmi ses valeurs les plus fondamentales, c'est donc bel et bien un peu triste, tout cela. Moins que l'actu récente, on est d'accord, mais tout de même.

La semaine avant les attentats, quand l'insouciance et la décence étaient encore de ce coin de monde, j'ai nagé dans une certaine idée du rock & roll. Je me suis envoyé l'épisode pilote de Vinyl, la série HBO de Martin Scorsese, Mick Jagger et Terrence Winter, j'ai lu la bédé Punk Rock & Mobile Homes de Derf Backderf et, intrigué par les critiques étrangement dythirambiques, j'ai aussi écouté le dernier album d'Iggy Pop. Et tout ça m'a copieusement ennuyé. Pas déplu, pas énervé, juste ennuyé. Générant du soupir au kilo, l'envie de checker Facebook toutes les trois minutes ou toutes les trois pages. Pas moyen de me sentir concerné. Trop cliché pour Vinyl, trop geek pour Backderf, trop balourd et FM pour Iggy Pop. À peu près autant d'intérêt qu'un petit-déjeuner aux cornflakes périmés de quelques jours ou qu'un bain matinal que l'on ferait mousser au gel douche à 3 balles du Carrouf parce qu'on a oublié de se racheter des sels et des savons un peu plus dignes de ce nom. Ce n'est pas que c'est désagréable. C'est juste que ça n'a pas grand intérêt, que c'est consommé faute de mieux ou, en l'occurrence, par pure curiosité.Comme d'autres l'ayant critiqué avant moi, je pense que Vinyl m'a tout l'air de vouloir se contenter de recycler tout ce que Martin Scorsese et Terrence Winter ont déjà fait en mieux avant et ailleurs: les plans maffieux, les plans à la Mad Men, la coke, l'alcool, les belles femmes névrosées, les personnages larger than life, une certaine morale de chrétien défroqué, la violence grotesque qui fait à la fois peur et rire... Un moment, quand le personnage du patron de label reçoit dans son bureau les représentants de la firme Polygram, même les vannes sur les Allemands sont les mêmes ou presque que les vannes sur les Suisses dans The Wolf of Wall Street. Et ça ne vole pas très haut, on les dirait même carrément volées à Pierre Mondy et Jean Lefèbvre du temps de la Septième compagnie. C'est Richard Hell, punk-rockeur new-yorkais bien réel dont s'inspire très fort le personnage imaginaire joué par James Jagger dans Vinyl qui a encore au mieux résumé l'affaire: "Ce n'est pas une série qui parle de musique mais de business et même de business tel que compris par Martin Scorsese. On le connaît, il a un point de vue cynique sur le business, ou le crime organisé, ou la police, ou peu importe. Scorsese a un point de vue cynique sur tout, sauf peut-être sur le cinéma dans toute sa gloire. Je le respecte et je l'admire mais je suis fatigué de sa vision de la vie, qui ne serait qu'une compétition entre mecs pour le pouvoir, représenté par l'argent, la volonté de trahir et de tuer, la cocaïne et la chatte. Ou quelque-chose comme ça. Je reconnais que c'est une perspective valide et un bon prétexte au divertissement et Dieu sait que l'industrie du disque peut parfaitement illustrer ça mais Vinyl n'en reste pas moins somnambulesque."Naïf, voire même hypocrite, surtout. Si on enlève la coke, la chatte et les battes de baseball, on tient en fait le pitch de la biographie de Pascal Nègre ou du roman sur l'industrie du disque de Thomas Clément, ce fameux bloggeur parisien d'une niaiserie intersidérale qui écrivait sur le rock comme Pierre Bellemare nous déblatérait des litanies sur les saladiers à acheter par correspondance. Ce qui se dégage principalement du pilote de Vinyl, c'est tip-top le même genre de message de gros poseur: "dans l'industrie du disque, on fait un métier dur qui nous oblige à être des sales cons et à flirter avec l'illégalité, voire la criminalité, mais tout au fond de nous, on reste quand même des grands gosses qui tremblons comme une pucelle devant le bon rock and roll et d'ailleurs, si nos vies sont sacrifiées, c'est pour réussir à mettre sur le marché et y faire perdurer vos stars favorites, donc, la ramenez quand même pas trop." Comme le dit Hell, c'est un parti pris recevable mais j'ajouterais qu'il est décevant, déjà de la part de Scorsese et Winter, mais surtout à une époque où ce qui se passe réellement et maintenant dans l'industrie du disque est sans doute bien plus intéressant et estomaquant que les arnaques et la consommation de stupéfiants dans un New-York musical d'il y a plus de 40 ans partiellement réinventé par le révisionnisme hollywoodien. "C'est rien qu'un putain de soap", a d'ailleurs décrété Richard Hell et, d'un point de vue strictement critique, cela me semble aussi juste que définitif. C'est d'ailleurs principalement ce que je retiens de ma plongée dans ces artefacts rock que sont Vinyl, Punk Rock & Mobile Homes et le dernier Iggy Pop. Ils ont en commun la nostalgie, le passéisme mais surtout le recadrage de ce que devraient être et ont été le rock et le punk. Ce sont des objets culturels qui se servent d'un imaginaire très spécifique dont ils retirent en fait toutes les spécificités. Le punk-rocker de Vinyl pourrait être une starlette hollywoodienne, un écrivain français, un paysan du Larzac, ça ne changerait pas grand-chose à ce que raconte fondamentalement sur lui la série. La bédé de Backderf, c'est le même rapport aux souvenirs et le même contexte d'émancipation adolescente qu'American Graffiti. Elle marcherait donc tout aussi bien avec du rock and roll, du hip-hop, de la house ou même Dalida. Quant au disque d'Iggy Pop, s'il n'était pas sorti quelques semaines après la mort de Bowie et qu'y jouait un ancien Eagle of Death Metal, je ne pense pas qu'on nous le vendrait comme l'expression vitale de l'un des derniers mohicans du rock encore vivant, donc bientôt mort. On prendrait plutôt l'album pour ce qu'il est vraiment, le vingtième de la carrière particulièrement en dents de scie d'Iggy Pop, un type qui nous chanterait le bottin en coréen si on lui demandait gentiment. On fête cette année les 40 ans du punk et c'est principalement pour encore tenter de vendre quelques compilations du Clash et des t-shirts des Ramones. Scorsese, Backderf et Pop pourraient l'honorer de façon sincère, belle, peut-être même éducative, mais même eux l'emballent dans les clichés hollywoodiens, la facilité et les compromissions. Pour un mouvement culturel qui a toujours placé la franchise, y compris dérangeante, parmi ses valeurs les plus fondamentales, c'est donc bel et bien un peu triste, tout cela. Moins que l'actu récente, on est d'accord, mais tout de même.