PALE RIDER, LE CAVALIER SOLITAIRE
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Sept ans avant son chef-d'oeuvre de western crépusculaire Impitoyable, Clint Eastwood signait cette autre plongée mémorable dans un Ouest marqué par la violence et la mort. Il y interprète lui-même un cavalier surgissant comme de nulle part pour venir en aide aux habitants d'une petite bourgade de chercheurs d'or opprimés par un riche propriétaire sans scrupules. L'homme est tout de sombre vêtu, tire avec une justesse impressionnante et s'expose au danger comme s'il ne craignait pas de mourir, comme s'il ne faisait déjà plus partie du monde des vivants... Excellent devant comme derrière la caméra, un Eastwood impressionnant de maîtrise porte à incandescence un western littéralement hanté, aux confins de l'ultra-réalisme et du fantastique. À voir et à revoir, absolument! (L.D.)Lorsque, fin de la Première Guerre mondiale, Français et Anglais se moquent sur grand écran de l'Allemagne, le général Ludendorf veut lui aussi doter son pays de l'arme cinématographique. Exploitation de salles, fabrique de caméras, production de films... L'Allemagne n'a alors que des petites entreprises travaillant chacune de leur côté. Le militaire rêve une grande fabrique de cinéma de propagande louant les mérites du pays et va provoquer leur fusion. Cette année, l'UFA, qui a changé par cinq fois d'étendard (passant notamment de la République de Weimar au régime nazi), fête ses 100 ans. Un siècle que le documentaire de Sigrid Faltin traverse à coups d'images d'archives et d'interviews de spécialistes. Tirant le portrait à ces studios mythiques qui ont révélé Dietrich, accueilli Lubitsch, Lang et Murnau mais ne produisent aujourd'hui quasiment plus rien pour le cinéma, rêvant plutôt de vendre des séries à Netflix et Amazon. Histoire de bien fêter ce centenaire, Arte propose également sept films d'ici le 11 septembre, parmi lesquels Viktor Viktoria, Titanic ainsi que Force et beauté. (J.B.)À l'heure où défilent des hordes néo-nazies et où se propagent idées racistes et politiques ostracisantes, où leur contestation intellectuelle est réduite à du "politiquement correct", de l'élitisme ou de la pensée bisounours, il est bon de revenir sur la vie de Leone Ginzburg. Cet intellectuel italien brillant et militant, juif né à Odessa en 1909, a grandi à Turin où il prit, dès 1933, la tête des éditions Einaudi et de la branche locale du mouvement antifasciste Giustizia e Libertà. Il mourra en 1944 dans une prison de Rome, torturé par les Nazis. Avec un texte et une voix dignes, des images d'hier et d'aujourd'hui mélangées, des témoignages académiques et littéraires d'une grande pertinence, Florence Mauro retrace la pensée de celui qui "a fait d'un acte de langage un acte politique", une lutte savante et sans compromis contre le fascisme, opposant l'intelligence à la peur et la haine. Ginzburg, Russe qui avait choisi la nationalité italienne, s'est toujours opposé à l'idée d'une seule origine. Il a mis en exergue la question de l'engagement, de ce que c'est que d'être jeune face à l'Histoire, de notre responsabilité individuelle et collective face à elle. Les interventions de son fils, Carlo Ginzburg, historien majeur et spécialiste de la sorcellerie et de l'inquisition, illustrent la pertinence et la fécondité de la pensée militante, quand elle sert la dignité humaine. (N.B.)Il y a quelque chose de réussi au royaume du Danemark. Borgen, The Killing (Forbrydelsen) et Bron avaient contribué à placer la Scandinavie sur la carte des séries incontournables -et indépassables, toute tentative d'adaptation US ayant déçu. Voici que la patrie de Hamlet nous offre une autre série magistralement écrite et, surtout, jouée. Non plus dans un registre ombrageux en filtre bleutés, mais dans un mélange de comédie, de série noire et de satire sociale. Bankerot ("fauché") raconte la tentative laborieuse de deux laissés-pour-compte pour remettre la main sur l'échelle qui leur permettra de sortir du trou et d'atteindre le bouton de ce fichu ascenseur social qui n'en finit plus d'être en panne. Soit Thomas qui, suite au décès accidentel de son épouse, élève seul son fils de neuf ans, Niklas. Enfin... "élever", faut voir: Thomas a sombré dans l'alcool dès et reste prostré dans la crasse alors que son fils, que le trauma a rendu muet, cauchemarde tous les soirs et dessine des mamans écrasées sous des bagnoles. Son pote Dion, sorti de prison en liberté conditionnelle, a un contentieux financier avec le chef mafieux local, "P'tite Souris", qui manie le pied-de-biche comme Picasso le pinceau. Ces épaves en sursis ont pourtant un don: Dion est un cordon bleu et Thomas a le nez d'un sommelier d'exception. Ils s'emploient à ouvrir un restaurant pour se sortir de l'ornière. Mais pas nécessairement des embrouilles. Kurt, le père de Dion, homme d'affaires véreux sur le retour décide de mettre son grain de sable dans les rouages. Thomas, qui risque de perdre la garde de son fils, titube entre les multiples foirades du projet culinaire et la cour insistante que lui fait Hannah, rencontrée à un groupe de paroles pour multi-traumatisés. Dion, quant à lui, met la pression sur ce petit monde tout en essayant de les protéger des agressions extérieures (mafia, assistantes sociales, autorités...) et de ses propres démons. Ne se refusant aucune bravade ni audace borderline, Bankerot propose une succulente galerie de portraits que ne renieraient ni Honoré Daumier ni le Guy Ritchie de Snatch, tout en décochant ses flèches sur la mode du fooding et ses opportunistes (investisseurs, "critiques" culinaires...), la lâcheté des hommes et le dénigrement des femmes, pourtant les seules à même de ramener tous ces branquignols sur la voie du salut: celle qui consiste à faire manger pour ne pas être mangés. Vous m'en remettrez une tranche. (N.B.)David Cronenberg avait débuté dans le cinéma expérimental, puis découvert assez tôt qu'il était possible de faire passer ses idées et obsessions très singulières dans des films d'horreur, genre commercial par excellence. Après les agressifs et virulents Frissons, Rage et Chromosome 3, il signe avec Scanners une oeuvre captivante mettant en scène des médiums dotés de pouvoirs surnaturels. Recruté pour les repérer, et lui-même médium, le héros du film va aller de surprise en surprise... Connu des amateurs pour ses têtes qui se déforment et explosent, Scanners ne se réduit pas à ces scènes certes très spectaculaires et choquantes. Il distille la thématique des rapports entre l'esprit et le corps, l'intellect et le charnel, qui hanteront ensuite le génial Videodrome, puis les films majeurs que sont Faux-semblants, La Mouche et Crash. On notera, dans un rôle secondaire, la présence de Patrick McGoohan, l'acteur principal de la fameuse série télévisée Le Prisonnier. (L.D.)Fin 2014, il reste pas loin de 10.000 soldats américains sur le sol afghan. Tout aussi occupés à apprivoiser la population rurale qu'à appareiller et orchestrer la police et l'armée nationales afghanes avant de leur céder les rênes de la sécurité intérieure. Le but avoué, "stopper la propagation du cancer taliban", plonge le pays en alerte permanente. Dans un contexte houleux doublé de conditions extrêmes, le Belge Pieter-Jan De Pue a voué sept années de sa vie à fréquenter, dans la région montagneuse du Pamir, une bande de jeunes rebelles Kuchis qui tentent tant bien que mal de survivre, tant à leur innocence perdue qu'à la folie de leur monde. Sans jamais sombrer dans l'imbroglio géopolitique, son film, intense et immersif, est magnifié par la photographie, primée à Sundance, dont le grain est littéralement à couper le souffle. Ce récit qui commence par une légende et se poursuit comme une tragédie s'éteint comme il avait commencé, une fable cruelle et pourtant sertie d'espoir. Que leur reste-t-il d'autre après tout? (M.U.)Aujourd'hui reporter de guerre, Jorge Lübbert, armé de sa caméra, a parcouru pratiquement toutes les zones de conflit du monde. Exilé en Belgique, il est l'un des 200 000 Chiliens à avoir dû quitter le pays sous le régime de Pinochet. Il avait à l'époque rejoint son frère à Berlin. Filmé par son fils Andrés, Jorge accepte, tant que faire se peut, de lever le voile sur son obscur passé. À 21 ans, il est tombé aux mains des services secrets chiliens qui l'ont recruté sous la contrainte avant de lui apprendre le fonctionnement des appareils d'écoute et le maniement des armes. Jorge retourne là où on lui a fait signer sous la menace, ose s'aventurer dans un ancien centre de torture clandestin... Difficile d'imaginer que son père ait été un homme dangereux. Aidé par un chercheur et journaliste pour les droits de l'homme au Chili, Andrés Lübbert interroge, enquête, inquiet quant à ce qu'il peut découvrir, à ce que son paternel pourra et voudra lui dire. Notamment marqué par le récit d'une scène de torture psychologique digne d'Orange Mécanique, sanglé à une chaise, les yeux maintenus ouverts de force devant des images ultra violentes, La Couleur du caméléon raconte la vie sous le régime de Pinochet. La difficulté d'avouer son passé et le lourd poids des secrets. Dur, digne et bouleversant. (J.B.)Alors que Funai Electric, le dernier fabricant de magnétoscopes sur la planète, a décidé d'arrêter sa production l'an dernier, la strie des couleurs passées et le grain des cassettes vidéo retrouvent paradoxalement la cote. "Comme si la laideur de l'image avait fait le charme du souvenir", leur usure que tout le monde déplorait il y a trente ans est devenue un atout charme. Au point que des applications permettent aujourd'hui de filmer à la manière de la VHS, conférant aux images un cachet nostalgique. Presque paradoxal dans un monde à l'esthétique ultra léchée. Plutôt que de s'appesantir sur les raisons de cet incroyable come-back (on avait déjà eu, il y a peu, celui de la cassette audio grâce à un label comme Burger Records), Dimitri Kourtchine raconte la révolution que fut dans les années 80 l'apparition de cette étrange boîte noire et ces gargouillis mécaniques qui rendirent à la télé son aura magique. On aurait tendance à l'oublier à l'ère de la dématérialisation mais la VHS a bousculé en son temps toutes les habitudes de consommation. Libérant les spectateurs de la dictature des programmes télé... Tandis que Marc Wielage (pionnier de la vidéo) se souvient du temps où un magnéto coûtait 1200 dollars alors qu'il en gagnait 100 par semaine, celui où il se levait à 4 heures du matin afin de couper les pubs, Kourtchine revient sur la position d'Hollywood pour qui l'enregistrement était alors du vol à l'étalage. Retrace la naissance du vidéoclub, petit commerce familial parfois apparu chez un vendeur de charbon, dans une imprimerie ou une épicerie. Ou encore le rôle du porno dans le boom de la VHS. Avec ses petits rideaux dans les arrières boutiques. "À chaque fois que je les remettais en place dans les rayons, j'avais envie de me laver les mains", dit un ancien employé de vidéoclub. Entre les cours d'aérobic de Jane Fonda, les pastiches de jeux télé pour occuper les chiens et les cassettes qui montrent un feu de cheminée, Révolution VHS, rythmé, parfois drôle, toujours fouillé, voyage à travers le temps. Se demande si YouTube aurait existé sans elles. Explique comment l'industrie du cinéma a repris la main et interroge la piraterie vidéo comme une formation accélérée aux lois capitalistiques dans les pays de l'Est. Un docu passionnant et une plongée en des temps qui nous semblent presque déjà préhistoriques. Les VHS ont récemment fait leur entrée à la bibliothèque de l'Université de Yale, précieusement gardées à côté de vieux manuscrits... (J.B.)"Qui a tué Jason Blossom?" À l'heure où David Lynch, au meilleur de son génie barré pour les uns, au pire de son hermétisme arty pour les autres, est occupé à boucler la boucle de sa série culte (ultime épisode le 3 septembre prochain), cette question posée d'entrée de jeu par Riverdale résonne en whodunit ouvertement référentiel. Et force est de reconnaître que, de tous les rejetons plus ou moins avoués de Twin Peaks (des Revenants à Broadchurch, de Fortitude à Wayward Pines), ce soap adolescent aux ressorts criminels est peut-être bien l'un des plus attachants. Sans doute parce qu'il ne pèche jamais par excès d'ambition, préférant carburer aux révélations en cascade et aux retournements de situation à 180 degrés qu'à l'ironie tordue et aux rêves déviants difficilement -c'est peu de le dire- imitables. Pour autant, la proposition, à la photo léchée, ne manque pas de piquant, s'incarnant notamment en savoureux dialogues qui claquent. Diffusés au compte-goutte sur Netflix entre janvier et mai, les treize épisodes de cette relecture moderne de l'univers Archie Comics sont aujourd'hui coffrés par Warner dans un ensemble de trois DVD farci de suppléments à s'enfiler façon milk-shake gentiment poivré, avant une deuxième saison annoncée plus flippante qui débutera dès octobre. "Do you guys want to join us?" Allez, oui. (N.C.)Le rôle du Major, être composite au cerveau humain et au corps artificiel, va comme un gant à Scarlett Johansson, attraction majeure de cette adaptation occidentalisée d'un manga cyberpunk fameux, déjà transposé en films d'animation mais qui inspire pour la première fois une réalisation en "live action". Si la première heure offre un spectacle aussi séduisant esthétiquement que vide, la densité va ensuite crescendo et l'émotion finit par percer la coquille. Le rendu en Blu-ray est très impressionnant. Les suppléments sont classiques mais bien faits. Et si l'oeuvre originale confirme son caractère difficilement adaptable, le plaisir vient des détails, et du style. (L.D.)Thriller politique efficace, Miss Sloane s'insinue dans les méandres du pouvoir sur les pas d'Elizabeth Sloane, lobbyiste aussi brillante que sans merci redoutée du tout Washington. Jusqu'au jour où, en quête d'un défi à sa mesure, elle va s'engager dans un combat à l'issue improbable: l'adoption d'une loi limitant l'accès aux armes à feu... En matière de lobbying, le tout est d'anticiper, histoire de disposer d'un coup d'avance sur la concurrence, professe Miss Sloane. Ce qui, traduit à l'écran, nous vaut une plongée dans les coulisses de la politique américaine peu avare en rebondissements et autres revirements, son maître-atout restant toutefois la présence de Jessica Chastain, magistrale dans le rôle-titre. Pas de bonus. (J.F. PL.)Avec Chez nous, Lucas Belvaux s'inscrit dans le contexte brûlant de la montée de l'extrême-droite. Soit l'histoire de Pauline (Émilie Dequenne), infirmière à domicile dans une petite ville du Nord, à qui un parti extrémiste et populiste, capitalisant sur sa volonté de voir changer les choses, propose de se présenter sur ses listes aux municipales. Et la jeune femme de s'engager pour découvrir avoir été manipulée... En prise sur la réalité du moment, Chez nous est ce que l'on a coutume d'appeler une oeuvre utile. Dommage que Belvaux, pressé de son propre aveu par la perspective des élections françaises et la poussée annoncée du FN, s'en acquitte sans guère de finesse, surlignant chacune de ses intentions dans un film pesamment didactique... (J.F.PL.)