INSIDE LLEWYN DAVIS
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C'est, à coup sûr, non loin de leur chef-d'oeuvre Miller's Crossing (1990), un des tout meilleurs films des frères Coen. Oscar Isaac y interprète avec une grande intensité le personnage d'un jeune chanteur de musique folk au tout début des années 1960. C'est l'hiver à New York, ça caille dans les rues de Greenwich Village, jusque dans les clubs où l'artiste cherche à se produire et à obtenir sa chance. Pendant une semaine, nous suivons Llewyn Davis sur son chemin semé d'obstacles, réels ou fantasmés. Sur fond de survie à coups de petits boulots, le chanteur promène sa guitare et ses espoirs, ses doutes aussi, devant une caméra qui allie l'empathie au style avec une force rare. Le chanteur a rendez-vous avec son destin mais... Chut! Vous verrez bien en regardant un film qui vous hantera ensuite bien au-delà du générique final... L.DComme à son habitude, Brian De Palma débute en force, avec un long plan séquence en mouvement qui fascine, captive et nous mène de la périphérie de l'action à son centre, un ring de boxe en l'occurrence. Le style (brillant !) et la maîtrise au service de la narration, pour un polar percutant, écrit avec David Koepp et offrant à Nicolas Cage un de ses meilleurs rôles. L'acteur signe une performance électrisante en flic corrompu qui va devoir sauver ce qui lui reste de réputation quand le ministre de la Défense est assassiné en plein "match du siècle", au Palais des Sports d'Atlantic City... De l'enquête, nous ne dévoilerons rien, mais sachez qu'elle se révélera aussi tortueuse que prenante. Et qu'elle ira chercher, en plus du ou des coupables, quelques vérités humaines profondément enfouies. Du grand art, du grand cinéma de genre. À voir et à revoir absolument! L.D"Le moment du basculement. Des images, des sons, quelques pièces du puzzle d'un changement du monde. Dans l'euphorie et la violence." Comme il l'annonce dans le prologue de son double documentaire, trois heures au total, Don Kent retrace les choses à sa manière. Personnelle. Impressionniste. Trois heures durant, le réalisateur d'origine écossaise qui a beaucoup travaillé pour la télévision française (Les Enfants du rock, Le Cercle de minuit, Nulle Part Ailleurs...) fait revivre la vague de révolte et les grandes tendances contestataires qui ont ébranlé le monde entre 1965 et 1975: le mouvement pour la liberté d'expression sur le campus de Berkeley, les émeutes de Watts en 1965 et les USA au bord de la guerre civile; les Jeux olympiques et les poings levés, gantés de noir, surle podium; la culture hippie aussi, forcément... À travers des images d'archives parfois complètement dingues, les interviews d'historiens, d'activistes, d'écrivains (de l'essayiste et critique rock Greil Marcus au philosophe Régis Debray), Kent raconte une jeunesse qui ne veut plus de la vie qu'on lui propose, le crie fort et s'y oppose. Tire le portrait d'un monde en ébullition où tout semble possible. Car Les années 68 a la contestation itinérante. Le documentaire revient évidemment sur le fameux mois de mai, les échauffourées parisiennes, les deux mois de grève générale et la France paralysée... Mais il évoque aussi les cas de l'Allemagne et du Japon où, des deux côtés, la mort d'un étudiant a mis le feu aux poudres. Ou encore celui de l'Italie et de son terrorisme institutionnel. Il se promène au Brésil où le Tropicalisme s'oppose à la dictature militaire. Observe le Chili et la victoire d'Alliende en 1970. Puis le coup d'état, soutenu par les États-Unis, du dictateur Pinochet... Si la première partie du docu est chronologique, retraçant les grands événements survenus entre 1965 et 1969, la seconde est thématique et évoque ce qu'ont engendré ces années de révolte. La violence répressive, le lavage de cerveau culturel (l'image des Vietnamiens façonnée par Hollywood) et les excès de l'insurrection (la Fraction armée rouge, ses incendies et braquages)... La gauche serait morte dans ces années-là, selon certains. "Les premières graines des mouvements pour les droits civiques, la paix et la cause des femmes ont toutes été plantées pendant cette période, commente plus sagement John Densmore, le batteur des Doors. Je n'aime pas entendre dire que ça a été un échec. Ce n'est pas vrai. Ce sont des bonnes graines et elles mettront peut-être des centaines d'années à porter leurs fruits. Alors ne vous plaignez pas. Prenez votre arrosoir." Comme le conclut ce passionnant, vibrant, trépidant documentaire: le monde a changé mais tout reste à faire. J.BIl y a moins d'un an, c'était encore son bastion. La capitale de son califat autoproclamé. Dans le vide du pouvoir, une fois la statue de l'ancien président syrien Hafez al-Assad (le père de Bashar) tombée, l'État islamique et son drapeau noir s'étaient mis à flotter sur Raqqa, coupant cette capitale de province syrienne du reste du monde. Surveillés par la police religieuse, les civils pris au piège (jusqu'à 800 dollars pour quitter la ville) devaient y respecter des règles extrêmement strictes. Une barbe ou un pantalon trop courts pouvant entraîner 150 dollars d'amende, trois mois de prison ou un séjour dans un camp de repentance. Dans ce climat de terreur, certains citoyens, activistes, journalistes, parfois de fortune, se mirent à risquer leur vie tous les jours pour raconter les abus de Daech. Des groupes commencèrent même à se former pour documenter les crimes commis par les djihadistes. Raqqa Is Being Slaughtered Silently (Raqqa est massacrée en silence) est de ceux-là et l'exceptionnel documentaireCity of Ghostsretrace son histoire. AprèsEscape Fire,qui se penchait sur les soins de santé aux États-Unis, etCartel Land, qui dealait avec le trafic de drogue au Mexique, le réalisateur Matthew Heineman présentait en 2017 à Sundance cette plongée dans l'horreur et une drôle de guerre, médiatique, se jouant à coups de vidéos et de clics.City of Ghostscommence en 2015 avec la remise du Prix international de la liberté de la presse à RBSS. Page Facebook, tweets en anglais... Le collectif activiste aux membres alors anonymes, citoyens préférant la plume à l'épée, est né pour montrer le vrai visage de Daech. Mais certains ont fini par fuir après le meurtre de leurs amis. Préférant mener le combat à distance que de se retrouver décapité entre quatre planches. Là-bas, l'organisation terroriste arrête et tue tous ceux qui sont considérés comme des activistes médiatiques. De l'Allemagne à la Turquie, Heineman suit ces valeureux résistants menacés de mort. Il y a Aziz, dont le frère s'est noyé en essayant de fuir la Syrie et à qui il envoie encore des messages Facebook. Hamoud, dont la tête a été mise à prix et dont on a abattu le père devant une caméra... 17 correspondants à Raqqa envoient les informations. Eux, traqués, en exil, mènent la guerre à distance et les partagent avec le monde. Un docu saisissant, glaçant, qui dépeint l'effroyable tragédie syrienne, les procédés des extrémistes et le courage de ceux qui les bravent. J.BBenoit Belgarde (Sami Bouajila), qui tente de soigner ses cicatrices d'orphelin en étant un papa poule et un flic soucieux de la dignité des victimes, doit élucider le meurtre d'un couple et de leur bébé de neuf mois. Madeleine, huit ans, a réchappé du massacre. Marie Kempf (Marie Gillain), pédopsychiatre non conventionnelle, accepte de l'aider à percer son silence, en échange de la réouverture de l'enquête sur le décès de sa fille, suicidée trois ans plus tôt. Souviens-toi se défait des lourdeurs qui plombent d'ordinaire les fictions policières françaises pour proposer un récit d'enquête où s'entrechoquent le mensonge, la pression du chiffre sur les milieux de police et de la petite enfance, la complexité psychologique de personnages dont les destins se répondent. Le tout lié par une mise en scène un peu flatteuse mais rythmée, et des acteurs tout en justesse, parmi lesquels les seconds rôles remarquablement endossés par les Belges Gilles Vandeweerd et Lygie Duvivier. N.BArthur Langerman n'est pas un collectionneur comme les autres. Certains ont une passion pour le modélisme, les timbres, les Schtroumpfs ou les étiquettes de vin. Lui dont la famille a été décimée dans les camps de la mort en 1942 a constitué en 30 ans la plus grande collection d'images et d'objets antisémites: plus de 7 500 pièces en tout, essentiellement autour de la Seconde guerre mondiale, de l'affiche prétendant dénoncer l'omniprésence des Juifs dans le cinéma français aux étoiles jaunes, en passant par ce tableau figurant les habitants d'un ghetto, hagards, émaciés, les yeux rougis d'où s'écoulent les dernières lueurs d'humanité. Entre devoir de mémoire et impossibilité de s'extirper d'une existence meurtrie, les motivations d'Arthur Langerman demeurent embrumées et son entourage perplexe durant une partie de ce documentaire troublant. Mais à mesure que la reconnaissance de son travail se fait publique, que les yeux de sa fille s'acclimatent à l'obscurité du projet paternel, le grand oeuvre apparaît dans toute son urgente nécessité: une paix intérieure impossible à négocier, une douleur qui doit être inlassablement puisée à la source. Car celle-ci demeurera intarissable et nocive tant que l'horreur n'aura pas été révélée dans toute son expression. Renversant. N.B"Ceux qui représentent l'autorité ne sont plus crédibles." Au milieu des années 60, Ulrike Marie Meinhof n'est pas encore la passionaria de la RAF, la Rote Armee Fraktion. Elle est journaliste engagée à gauche et, sur le plateau de la télé publique ouest-allemande, elle exprime un sentiment -partagé par les intellectuels et universitaires- qui traverse la jeunesse: le pays n'a pas encore réalisé son sevrage du IIIe Reich. La nécessité de reconstruire une force industrielle et de ne pas céder face au nouvel ennemi à l'Est crée un contexte qui entend saper la conscience citoyenne et l'émergence d'une démocratie portée par la nouvelle génération. Une jeunesse allemande donne à voir et à entendre ce soulèvement dont on ne dit pas assez à quel point il a préfiguré et influencé celui de mai 68. Et dont la répression policière, brutale, additionnée à la surdité du monde politique et industriel, a favorisé la radicalisation de la Fraction armée rouge. Composé exclusivement d'images d'époque, dont celles du cinéaste Holger Meins, de l'école de cinéma DFFB inaugurée en 1966, sans autres commentaires que ceux des acteurs et observateurs du temps (dont un Godard ultralucide), ce documentaire précieux, clair et édifiant (Primé au Festival Cinéma du Réel 2015) affirme de manière implacable les dangers d'une amnésie résolue et rétablit un pan d'Histoire fort opportunément oublié ou travesti. N.BPendant plus de cent ans, le mépris et la vulgarité des hommes s'est affichée dans des jardins d'acclimatation, des cirques, des théâtres ou encore aux expositions coloniales et universelles. Les exhibitions ethnographiques, grotesques et caricaturales mises en scène au service des empires, ont eu pour but de justifier leur hiérarchisation des races et de glorifier le bien-fondé de leur politique coloniale. Cette propagande écoeurante, passage progressif d'un racisme exotique à un racisme populaire et destinée à faire goûter aux conquêtes impériales ceux qui ne voyagent pas, a pourtant été bannie des mémoires collectives. De la naissance du phénomène à son déclin en forme de prise de conscience, ce documentaire, chargé de l'âme de ces femmes, de ces hommes arrachés à leurs terres, lève une fois pour toutes le voile sur les douloureux errements du passé. Et, par une expertise rigoureuse, grave dans le marbre le traumatisme mutique de quatre figures dont l'Histoire n'aura finalement pas oublié les noms. Sordide mais primordial. M.U