Un jour de Mai 1968, lors d'une discussion qui se tenait à l'usine Renault de Boulogne-Billancourt, épicentre ouvrier des événements secouant alors Paris, un syndicaliste plus inquiet ou plus timoré que les autres voulut faire preuve de sens du concret. "Il faut être réaliste, dit-il. Il ne faut pas demander l'impossible." L'après-midi même, comme provoqué par cet appel à une forme de reddition à l'ordre des choses là où c'était précisément lui qu'ils prétendaient combattre, les membres du comité révolutionnaire qui avaient assisté à la réunion décidèrent de retourner cette remarque et d'en faire un des slogans les plus célèbres de l'époque: "Soyez réalistes, demandez l'impossible." Là où ce qui était "possible" ne pouvait que ressembler à une reddition totale, il fallait cultiver une dimension d'excès, d'inadmissible, d'irréconciliable; si l'ordre des choses considérait un geste, une parole ou une action comme impossible, c'était qu'il y avait de fortes chances que ce soit une bonne idée d'aller voir si on ne pouvait rien en tirer.
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Un jour de Mai 1968, lors d'une discussion qui se tenait à l'usine Renault de Boulogne-Billancourt, épicentre ouvrier des événements secouant alors Paris, un syndicaliste plus inquiet ou plus timoré que les autres voulut faire preuve de sens du concret. "Il faut être réaliste, dit-il. Il ne faut pas demander l'impossible." L'après-midi même, comme provoqué par cet appel à une forme de reddition à l'ordre des choses là où c'était précisément lui qu'ils prétendaient combattre, les membres du comité révolutionnaire qui avaient assisté à la réunion décidèrent de retourner cette remarque et d'en faire un des slogans les plus célèbres de l'époque: "Soyez réalistes, demandez l'impossible." Là où ce qui était "possible" ne pouvait que ressembler à une reddition totale, il fallait cultiver une dimension d'excès, d'inadmissible, d'irréconciliable; si l'ordre des choses considérait un geste, une parole ou une action comme impossible, c'était qu'il y avait de fortes chances que ce soit une bonne idée d'aller voir si on ne pouvait rien en tirer. Trente ans plus tard, alors que la réaction capitaliste frappait plus fort que jamais et témoignait que les leçons de 68 n'avaient pas été tirées, le slogan réapparut, quoique sous une autre guise: "Un autre monde est possible", scandèrent les manifestants qui firent capoter le grand sommet de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) à Seattle en 1999. Pas plus que ceux dont ils étaient les héritiers, les militants de ce qu'on décida de baptiser "altermondialisme" n'étaient prêts à considérer que le monde dans lequel ils vivaient devait se plier à la définition que voulaient en donner ceux qui le dirigeaient - et au partage entre possible et impossible qu'elle entérinait. Aujourd'hui, c'est une variante de ce cri qui donne son thème à la nouvelle édition des Rencontres inattendues, qui se tiendront à Tournai du 31 août au 2 septembre - une variante transformant les slogans de Mai 68 et de Seattle en une question exigeant une réponse: "Changer de mondes? C'est possible." Désormais, les choses sont claires: il ne s'agit plus de demander l'impossible ou de déclarer qu'un autre monde est envisageable; il s'agit de souligner combien notre passivité à prendre en charge cette hypothèse et à construire cet autre monde constitue notre plus grand péché - car les urgences se multiplient. Ce ne sont plus seulement les inégalités sociales et économiques ou la colonisation capitaliste du globe terrestre qui se trouvent remis en question, mais bien la survie de l'humanité à l'heure où la planète qui lui sert d'habitation semble en avoir assez de se faire maltraiter par ceux-là même qu'elle abrite. Face aux exigences de l'écologie planétaire, affirmer qu'il est possible de changer de monde signifie qu'il est possible de changer le monde - tout simplement parce que cela a déjà été fait, et pour le pire; le mouvement qu'il convient d'opérer est un changement dans une autre direction, moins fatale, moins destructrice. Changer de monde est possible, même s'il s'agit d'une possibilité qui a moins à voir avec le voyage interstellaire qu'avec une nouvelle manière de concevoir les relations que nous entretenons avec la Terre, comme si le "monde" et elle étaient deux choses différentes - comme si le monde était notre manière d'habiter la Terre. Puisque c'est bien cette manière qu'il s'agit de transformer, et vite. Une telle ambition, pour un festival de musique et de philosophie, pourrait paraître excessive; après tout, c'est rarement dans des activités culturelles payantes à destination de la bourgeoisie plus ou moins installée que se fomentent les révolutions de demain - même urgentes. Pourtant, que Les Inattendues aient choisi de réfléchir à cette urgence en compagnie de prestigieuses personnalités culturelles, de Alain Badiou à Jean-Paul Dessy, de Richard Galliano à Denis Lavant, doit valoir comme un signe: désormais, même la bourgeoisie n'est plus à l'abri du désastre. Il ne s'agit plus, comme en Mai 68, de rééquilibrer un ordre social bancal, ni, comme à Seattle en 1999, d'en finir avec une logique financière balançant aux orties l'héritage de l'Etat social arraché de haute lutte à la fin du xixe et au début du XXe siècle; il s'agit aujourd'hui de sauver la peau de l'humanité de la seule manière imaginable, à savoir tous ensemble. Ouvriers et propriétaires, étudiants et chefs d'entreprise, militants et cultureux: il n'est plus personne qui puisse se dire étranger à l'exigence à laquelle est confrontée l'espèce humaine de changer son monde, d'en réorienter le cours et l'infrastructure de telle manière que celui-ci renoue un accord durable de cohabitation avec la Terre. Bien entendu, cela ne signifie pas que le reste, des luttes sociales aux inégalités économiques, de la transformation de la culture aux questions de genre ou de race, doit être oublié le temps que nous nous tirions du pétrin; au contraire, se tirer du pétrin passe par l'acceptation de ce que l'équilibre en question se joue là aussi - et peut-être surtout. Réclamer un changement de monde implique donc de se lancer dans une aventure humaine autant que spéculative, car qui dit qu'un tel changement est possible dit tout autant qu'il est difficile de savoir en quoi il consistera tant qu'on ne l'aura pas tenté: qu'un autre monde soit possible implique qu'il soit tout sauf probable. Le probable, en effet, n'est que le résultat de ce qu'on peut calculer à partir de la connaissance que nous possédons déjà; à l'inverse, le possible est ce qui excède ce calcul, ce que celui-ci considère comme impossible - mais dont nous pressentons qu'il pourrait bien le rendre caduc, de préférence pour un mieux. A première vue, un tel excès semble nous emporter vers les plus grandes hauteurs métaphysiques, là où l'urgence à laquelle nous sommes confrontés requiert plutôt des réponses très concrètes; mais c'est tout l'inverse: il n'y a rien de plus métaphysique que le probable, que la division de l'état des choses en possible et impossible que le calcul prétend garantir. Se lancer dans l'exploration d'un possible dont nous ne savons pas très bien où il pourrait nous emmener, sauf que ça ne pourrait pas être pire que ce que nous faisons déjà, au contraire, est peut-être la tâche la plus pratique, la plus élémentaire, la plus quotidienne que nous puissions désormais nous assigner. En musique ou pas.