La scène se déroule dans les années 90. Mais elle aurait pu tout aussi bien avoir lieu 30 ans plus tôt, ou même encore avant. Après tout, à Talmont-sur-Gironde, la fontaine-lavoir n'a pas tant changé que ça. Dans ce coin de Charente-Maritime, labellisé "plus beau village de France", la calèche de touristes y passe toujours vers la même heure. Sur le bord de la route, deux gamins, six ans à peine chacun. L'un armé d'une guitare, l'autre d'une trompette. Ensemble, ils reprennent Sweet Georgia Brown, dès que l'attelage approche. Celui qui souffle du piston s'appelle Thibaud. Comme chaque été, il est venu passer un mois dans la maison de vacances de son grand-père. Il continue l'anecdote. "Les gens nous jetaient des sous avec lesquels on s'achetait des bonbons. Ça marchait super bien! En une demi-heure, on pouvait se faire 200 francs. C'était mon premier "groupe". Je n'ai plus jamais gagné aussi bien ma vie en faisant de la musique." (rires) Cela devrait bientôt changer. Entre-temps, Thibaud a (fort) grandi. Long échalas moustachu, entre le personnage de slapstick et la figure du mousquetaire, le presque trentenaire se fait désormais appeler Voyou. C'est sous ce nom qu'il vient de sortir son premier album, Les Bruits de la ville. Un disque de chansons pop qui privilégient la ligne claire, le ciel dégagé et la lumière hospitalière. Simples et ludiques comme une journée d'été à jouer au soleil, à attendre les passants déboulant en carriole...

Thibaud Vanhooland a grandi à Lille. C'est son père, trompettiste et prof de musique, qui lui met son premier instrument entre les mains, dès ses trois ans. Sa mère est, elle, prof d'espagnol, et amatrice éclairée de musiques latino -de là, l'indolence mi-solaire mi-lunaire des chansons de Voyou? En tous cas, à cinq ans, Thibaud entre au conservatoire. Il y restera une bonne dizaine d'années. "C'est une très bonne école, elle éduque l'oreille, apprend à lire les notes, les harmonies, à reproduire la musique des autres. Mais au bout d'un moment, la concurrence entre les gamins a commencé à me dégoûter. Puis l'aspect créatif me manquait cruellement. Pouvoir composer, m'amuser, sortir des sentiers battus."

Libre en solo

À quinze ans, il déménage à Nantes avec sa mère. Il en profite pour lâcher très vite le conservatoire et la trompette. "Ce qui était aussi un peu une manière de me rebeller contre mon père. ça l'a rendu malade de me voir tout arrêter." Arrivent alors les premiers projets en groupe, souvent en anglais dans le texte. Thibaud tient notamment la basse dans Elephanz ou Pégase. "J'ai fait ça longtemps, jusqu'à ce que la frustration de ne pas pouvoir faire exactement ce que je voulais s'installe. Je bossais avec des gens talentueux, qui avaient de super idées, mais qui n'étaient pas les miennes. ça m'épuisait, me faisait perdre petit à petit le goût de créer des choses."

Thibaud se lance donc en solo, chipote des mélodies sur son ordinateur, leur trouve des arrangements sur mesure. De toutes façons, il n'a pas de plan B. Ce sera la musique, quoiqu'il arrive. "Même si ça n'est pas toujours facile d'en vivre, ça ne me fait pas peur. Je sais que je ne vais pas en mourir. Quand je n'ai pas de thune, je passe les cinq premiers jours du mois à vivre comme un roi, et puis les 25 qui restent comme un clochard (rires). Je sais que je pourrai manger des pâtes, ou faire des petites bêtises pour m'en sortir." Des bêtises? "Oui, oh, disons que ça m'est arrivé de carotter dans les magasins. Mais je n'aime pas trop raconter ça. Parce que je ne me suis jamais senti dans le besoin ou malchanceux, même quand j'avais d'énormes découverts sur mes comptes en banque. Peut-être qu'un jour, je devrai prendre des décisions, que je me ferai rattraper par la vie. Mais je n'ai pas envie de m'angoisser pour ça avant que ça n'arrive." (sourire)

Dans un paysage hexagonal musical en pleine mutation, Voyou cadre et à la fois détonne. Il s'accorde à l'air du temps avec ses chansons pop feelgood en français dans le texte. Et en même temps, il donne l'impression de se tenir à l'écart d'une certaine modernité, notamment en utilisant un vocabulaire volontiers suranné. Pas de "hit sale" ici, mais bien des mélodies qui ressortent des mots comme "gambettes", "loubards" ou "mirettes". "Ça vient comme ça, ça m'amuse de les chanter. Et je ne vois pas pourquoi je devrais les changer sous prétexte que ce n'est pas très cool ou à la mode." Et cela à un moment où le rap, par exemple, a pu déverrouiller la chanson, et lui faire employer un langage volontiers plus direct ou plus cru. "Je suis un énorme fan de rap. Mais ce qui me fait le plus peur avec cette musique, c'est sa gentrification. Il y a tellement de gens qui veulent faire ça aujourd'hui, qu'ils se sentent obligés de déformer leur langage pour rentrer dans le moule. Sauf qu'à la fin, ça va juste créer une grosse masse molle, qui va finir par s'effondrer."

En vrai, Voyou ressemble volontiers à sa musique: charmant, affable, accueillant. Sa subversion n'est pas tant dans les mots que dans l'attitude. En effet, dans un monde franchement déprimé, Voyou a "pris l'engagement de toujours sourire". Cela n'empêche pas la mélancolie - Lille, ou Il neige, tous les deux magnifiques. Mais toujours avec une douceur, refusant tout cynisme. Il sait que cette image de chanteur fantaisiste et léger pourrait lui jouer des tours, l'enfermer dans une caricature. Mais aussi, qu'elle lui correspond largement -on a compté, tout au long de l'interview, le mot "bienveillance" a été prononcé une bonne dizaine de fois. "Je sais que je suis comme ça. Mais ce n'est pas quelque chose que je revendique, je ne suis le porte-parole de rien du tout. Ce que je veux dire, c'est que ça n'est pas réfléchi." Voyou, en liberté inconditionnelle.

Voyou, Les Bruits de la ville, distribué par Entreprise. ***(*)

En concert le 05/05, au Botanique, Bruxelles.