"Attention, si vous perdez vos badges, ça va être compliqué de vous faire sortir ce soir." On se permet de rire jaune: si l'événement qu'on s'apprête à vivre est en tous points exceptionnel, c'est bien en prison qu'on vient de mettre les pieds. À la maison de peine de Forest plus précisément. Les consignes sont strictes, la paperasse épaisse, les checkpoints nombreux, et la salle de théâtre qui accueillera le concert, vidée avant de faire entrer les quelques visiteurs du jour dont nous faisons partie: pas q...

"Attention, si vous perdez vos badges, ça va être compliqué de vous faire sortir ce soir." On se permet de rire jaune: si l'événement qu'on s'apprête à vivre est en tous points exceptionnel, c'est bien en prison qu'on vient de mettre les pieds. À la maison de peine de Forest plus précisément. Les consignes sont strictes, la paperasse épaisse, les checkpoints nombreux, et la salle de théâtre qui accueillera le concert, vidée avant de faire entrer les quelques visiteurs du jour dont nous faisons partie: pas question de laisser deux portes ouvertes en même temps, histoire d'éviter les "courants d'air". Le concert du jour est le résultat de deux ans de travail acharné, d'ateliers hebdomadaires initiés par le Centre culturel Jacques Franck et le Service laïque d'aide aux justiciables, ce dernier nourrissant à l'origine un vieux fantasme de monter une chorale de détenus. Mais il ne faudra pas longtemps aux différents intervenants convoqués (Carl Roosens des Hommes-boîtes et Péritelle, Damien Magnette du Wild Classical Music Ensemble, Leo Campbell de Robbing Millions, Viktor French de Choolers Division et la performeuse Brune Campos) pour se rendre compte que c'est ailleurs qu'il faut aller pour que le courant passe: l'évasion passera par le rap. Très vite, ils font rentrer le strict minimum dans la prison, soit un ordinateur et quelques micros. Et se mettent à bricoler des instrus avec les détenus uniquement sur base de leurs voix, pendant que d'autres écrivent. "Au début, on a voulu interdire les textes sur la prison, mais on a fini par leur laisser le champ libre. Parler de leur quotidien, c'était un besoin. Humainement, c'est assez chaud", lâche Carl Roosens, qui explique ne pas avoir voulu savoir pourquoi les différents condamnés sont ici. Et comme pour nous rassurer, l'un des MC du jour témoigne: "Moi je viens de perdre ma mère. Je veux juste donner de l'amour, un message d'espoir dans mes textes."De l'espoir, il y en aura eu à la pelle durant cette petite heure de concert. De la rage, de l'audace, de la fraternité. Beaucoup de sourires aussi, sur scène comme dans le public. L'exercice "cadré" des morceaux écrits, enregistrés et clippés durant les ateliers aura d'ailleurs débordé sur une série de freestyles qu'on a sentis libérateurs. Et in fine, quelque chose qui semble dessiner les contours d'une réinsertion réussie. "Merci pour votre acharnement", adressait très sincèrement la direction de la prison aux initiateurs du projet. Tout un symbole.