"Une Maes ou une Jupiler? Chaque communauté ici a ses préférences." Bienvenue à La Rose Blanche, café populaire et forcément multiculturel de Molenbeek-Saint-Jean. C'est là, à deux pas de chez lui, que le globe et belgium-trotter Nathan Daems nous a fixé rendez-vous. Né à Anvers, Nathan a été élevé à Malines, a vécu à Louvain et a étudié au conservatoire de Gand avant de s'installer à Bruxelles il y a quatre ans. Fils d'une mathématicienne et d'un prof d'unif linguiste, le talentueux multi-instrumentiste aux oreilles tournées vers le monde a déjà bien roulé sa bosse. Il a eu un quintette de jazz, joué dans les Balkans, en Mongolie ou encore au Canada, que ce soit avec l'Orchestre international du Vetex ou l'Antwerp Gypsy Ska Arkestra. Aujourd'hui, il est la tête pensante, le compositeur, saxophoniste et flûtiste de Black Flower. Supergroupe branché musiques éthiopiennes constitué du cornettiste Jon Birdsong (dEUS, Beck, Calexico), du batteur Simon Segers (Absynthe Minded, Stadt), du bassiste Filip Vandebril (Lady Linn, The Valerie Solanas) et du claviériste Wouter Haest (Los Callejeros, Voodoo Boogie). "Le nom du projet n'a rien à voir du tout avec le film Broken Flowers de Jim Jarmusch mais c'est chouette que les gens établissent le lien, sourit Nathan... Jarmusch a grandement contribué au succès de l'éthio-jazz. Comme Bregovic et Kusturica avaient popularisé la musique des Balkans. Black Flower est né de mon envie d'aller voir ailleurs. De jouer avec des influences psychédéliques et dub, de proposer une musique festive et pas trop difficile. Avec l'esprit du jazz, mais pas ses sonorités. En fait, je cherche du groove et la possibilité d'improviser pour des gens qui dansent. Comme le permettait le jazz avant, du temps du swing, dans les années 30."

Nathan Daems, qui parle cinq langues, a commencé le violon à trois ans et le saxophone à dix, est fan de Mulatu Astatke, de Getatchew Mekurya et de Mahmoud Ahmed et possède dans sa discothèque quasiment toute la collection Éthiopiques du label Buda Musique. "L'éthio-jazz, c'est des musiciens éthiopiens qui ont écouté le funk et le jazz américains des années 60, et l'ont mélangé à leurs musiques traditionnelles. Plaquant leurs mélodies sur ces rythmes dans le but de faire danser les gens.Il y a ce groove américain et ce côté africain donc, mais aussi une mélancolie tout orientale. Elle n'est pas que dans les gammes. Elle est aussi dans l'articulation, les ornementations de notes. Les Indiens font différemment des Perses, qui font différemment des Arabes et des gitans..."

Nathan et ses Black Flower ne sont pas monomaniaques. "Les gammes que nous utilisons sont extrêmement spécifiques. Elles possèdent une couleur éthiopienne tellement forte que c'est ce que tout le monde reconnaît en nous. Mais nos influences sont moins claires au niveau du rythme et du son. Il y a notamment des éléments sufis du Kurdistan."

Gourous

Sa mère est née au Congo, mais Nathan Daems n'a jamais mis un pied en Afrique. "Notamment parce que je ne voulais pas m'y retrouver comme un simple touriste. Mon grand-père était technicien. Réparateur électricien. Il faisait du cinéma aussi et gérait la technique dans des concerts. Ma mère a donc vu beaucoup de musiciens congolais dans les années 50. Je lui ai offert une double compile Crammed pour son anniversaire. Ça l'a transportée dans son enfance. Mon intérêt pour ces musiques émane de leur qualité plus que de l'exotisme ou d'une quelconque nostalgie. J'ai aussi écouté enfant du jazz et du Rage Against the Machine, mais j'ai par hasard loué un CD de musique arabe à la médiathèque quand j'avais dix ans... Ça m'a poursuivi."

Daems s'est cherché et trouvé des professeurs dans la musique orientale (turque, tzigane, ottomane, balkanique...). Il est parfois parti les rencontrer chez eux avec son sac à dos et ses flûtes. Il a consolidé son réseau avec des musiciens grecs, palestiniens, syriens installés en Belgique... Mais quand on lui parle de ses maîtres, le Molenbeekois ne peut s'empêcher de citer Tcha Limberger ("l'un des meilleurs musiciens au monde, aveugle, moitié gitan, moitié belge") et son gourou Dick van der Harst. "Ils m'ont fait comprendre que l'apprentissage de la musique n'était pas purement physique et technique. Mais aussi quelque chose de mental et de cognitif. Tu peux pratiquer de la musique sans instrument. Imaginer des morceaux. Ça sonne ésotérique, mais ça fait surtout travailler ton imagination. Quand tu penses que Beethoven était sourd. Qu'il pouvait écrire des symphonies sans les entendre physiquement. Dick, par exemple, quand il conduit, il ne met jamais la radio. Il fait de la musique dans sa tête."

© DR

Nathan s'y est mis lui aussi. Mais grand consommateur de live, il avoue écouter certains disques de manière terriblement obsessionnelle. "Quand je veux apprendre un style qui n'est pas le mien, qui n'est pas encore dans mon sang, je trouve trois au quatre albums que j'apprécie et je les écoute des centaines de fois. Tu te mets alors à entendre tous les détails et tu comprends la musique en profondeur. Comme si tu étais né là-bas. Une espèce de lavage de cerveau."

Ouvert par Bones composé pour le film palestinien Amours, larcins et autres complications, Artifacts est intimement lié à un trip dans les montagnes grecques que raconte Nathan dans son livret. Une histoire de culte musical connecté à la bibliothèque d'Alexandrie détruite il y a 2 000 ans. "Je me suis retrouvé dans un endroit spécial et j'ai entendu ce poème ou ce chant, appelle-le comme tu veux, dont tous les titres des chansons de l'album sont extraits. Les gens me demandent souvent ce que je veux raconter avec la musique. Instrumentale, elle laisse énormément de liberté d'interprétation. Mais je veux et peux indiquer une direction à leur imagination."

Artifacts, distribué par SBDAN/NEWS. ****

Le 01/11 à De Centrale (Gand), le 03/11 à l'AB, le 04/11 au Cactus Club (Bruges), le 16/11 à De Studio (Anvers), le 22/11 au Stuk (Louvain)...