Il a la barbe noire, le cheveu en désordre et l'accent gorgé de soleil. Né en 1977 dans ce grand foutoir qu'est Bogota, Eblis Alvarez est le cerveau des Meridian Brothers. Groupe à la scène mais projet solo en studio que ce savant fou, ou fou savant c'est selon, anime de ses idées ludiques et excentriques. Excitant et bariolé, malin et bordélique. Rien a priori ne prédestinait ce Colombien à secouer la musique sud-américaine. "Mes parents sont biologistes, glisse-t-il dans les coulisses de l'Ancienne Belgique. Ils n'ont pas de relation directe avec la musique. Ils ont juste repéré que je m'en sortais pas mal à la flûte étant gamin et ils m'ont inscrit au conservatoire."
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Il a la barbe noire, le cheveu en désordre et l'accent gorgé de soleil. Né en 1977 dans ce grand foutoir qu'est Bogota, Eblis Alvarez est le cerveau des Meridian Brothers. Groupe à la scène mais projet solo en studio que ce savant fou, ou fou savant c'est selon, anime de ses idées ludiques et excentriques. Excitant et bariolé, malin et bordélique. Rien a priori ne prédestinait ce Colombien à secouer la musique sud-américaine. "Mes parents sont biologistes, glisse-t-il dans les coulisses de l'Ancienne Belgique. Ils n'ont pas de relation directe avec la musique. Ils ont juste repéré que je m'en sortais pas mal à la flûte étant gamin et ils m'ont inscrit au conservatoire." Eblis, qui en est depuis un bout de temps diplômé, enregistre aujourd'hui des disques dans son propre studio baptisé le Isaac Newton. "Bogota est une ville post-coloniale. Une capitale, un centre économique, où beaucoup de gens débarquent en essayant de construire leur vie dans un environnement urbain et civilisé. Aller à la ville pour devenir quelqu'un... Tu vois le genre? Bogota baigne dans son héritage espagnol. Elle souffre aussi de différentes maladies comme la ségrégation de classes et la corruption. C'est une ville où il est dur de vivre. Mais cette dureté débouche sur un tas d'activités collectives, citoyennes, artistiques." Cette ville, âpre et fourmillante, Eblis et ses potes y ont grandi dans le monde des musiques expérimentales. Quand il ne fait pas vibrer le coeur exotique des Meridian Brothers, Alvarez mène la destinée de Los Pirañas. Un groupe d'improvisation tropical et bruitiste. Ou se lance dans ce qu'il qualifie de métal à synthé, tropical toujours, sous le nom de Chupame El Dedo créé pour un festival de musique du mal... "Ça n'a d'attachement à aucun genre. On n'a sorti qu'un seul album mais on aimerait arriver avec un nouveau disque l'an prochain." Ce qui occupe Alvarez pour l'instant, ce sont ses Meridian Brothers dont il a, à l'AB une heure plus tôt, ouvert la tournée européenne. Si les premières références sur Discogs remontent à 2006, les Meridian Brothers existent depuis quasiment 20 ans maintenant. Avec Dónde Estás María?,Eblis a réalisé un nouveau coup de maître. "Tous les albums des Meridian Brothers prennent du temps. Ce ne sont pas des musiques qui arrivent dans l'instant ou sont le fruit d'un travail collectif. C'est un peu comme écrire un livre. J'ai encore tout fait tout seul. C'est ainsi que j'aime travailler." Lorsqu'il parle de sa musique, Alvarez ressemble tantôt à un musicologue tantôt à un historien tout court. Dónde Estás María? est né d'un travail sur les voix. "Mes disques précédents étaient centrés sur les voix caribéennes et colombiennes. Celles du bullerengue et de son mélange avec l'afrobeat. Des voix très nasales ou criantes. Pour Desesperanza en 2012, nous avions transformé ces voix avec l'électronique et Los Suicidas était un album instrumental. Cette fois, je voulais une voix normale. J'ai donc beaucoup travaillé sur le chant, influencé par la soul et les singer-songwriters d'Amérique latine." Alvarez cite l'Uruguayen Eduardo Mateo, Silvio Rodríguez ou encore Pablo Milanés, le "Bob Dylan d'Amérique latine". "En Colombie, on n'a pas vraiment de tradition de chanteurs folks. On en a quelques-uns bien sûr, mais pas de grands noms. Ils viennent davantage du sud ou de Cuba. Ces singer-songwriters sont souvent nés de la dictature. Au Chili et en Argentine où elle était extrêmement répressive, ces artistes étaient des défenseurs d'une pensée de gauche. Inspirés par tous ces mouvements révolutionnaires idéalistes venant de France et ayant essaimé à travers toute l'Amérique latine. La Colombie n'a pas eu tout ça. Bien sûr, ces pensées sont arrivées chez nous mais elles n'ont pas débouché sur un grand mouvement. Pas de Violeta Parra, d'Atahualpa Yupanqui. Je voulais aller, en termes sonores, à la rencontre de ces voix qui chantaient de jolies chansons très mélodiques avec un fort contenu idéologique." De quoi parlent les chansons des Meridian Brothers? Chacune a son univers, ses personnages, ses petites situations... Canto Me Levantó prend pour protagoniste un mec avec une méchante gueule de bois se demandant ce qu'il a fait la veille. Yo Soy Tu Padre, Yo Te Fabriqué, narre l'histoire d'un producteur en train de construire une diva de la musique colombienne et de la contrôler... "Elles ne sont pas connectées. Leur seul point commun est que chaque titre est la première phrase de la chanson. Une inspiration qui m'est venue de l'auteur colombien William Ospina. Chaque chapitre de son livre El País De La Canela porte sa première phrase comme titre. Le bouquin parle de la conquête et de la colonisation des Amériques." Pour le coup, l'autre grande inspiration d'Alvarez, ce fut les cordes. Ce violoncelle dont il a truffé son disque et dont il joue en amateur depuis une vingtaine d'années. "J'avais déjà fabriqué quelques samples et essayé de les intégrer. Ça n'avait jamais marché. Cette fois, je me suis inspiré du tropicalisme qui avait une manière très traditionnelle de faire entrer les cordes dans les chansons. Cet album a été toute une construction. J'ai travaillé avec les voix lyriques de singer-songwriters sixties et seventies, bossé avec des cordes et des percussions. Un peu d'électronique mais pas trop." Un mélange fou fou fou. À l'image de la Colombie. "Je ne sais pas comment tu peux imaginer un pays post-colonial. On vit avec un truc qu'on pense avoir mais qu'on n'a pas. Des traditions qu'on ne connaît ou ne comprend pas. Occidentaux mais pas occidentaux. Acceptés mais pas non plus vraiment. Exoti- ques et peut-être aimés de ce fait. Comment ne pas devenir un peu schizophrènes?"