Chaque semaine de l'été, gros plan sur ce que la musique made in Belgium doit à ses communautés venues d'ailleurs.

Ils sont une dizaine autour d'une polenta servie fumante à même la table, monticule de grumeaux jaunâtres qui collent aux doigts. Sans couverts mais avec appétit pour cette semoule de maïs italienne populaire à l'Est. Certaines des trognes présentes, burinées, creusées, vivantes, ont le même genre de reliefs communs aux arbres, moins verts mais nervures comprises. Possiblement sorties d'un Kusturica d'avant l'implosion yougoslave. Approximation géographique: leur Balkan est la Roumanie, pas le vieux terrain miné de Tito. Le Taraf de Haïdouks est dans la place. Celle-ci, pratiquement, est une étroite petite maison coincée dans une impasse derrière le Pêle-Mêle au centre de Bruxelles et l'horloge indique l'automne 1991. Ceux que Johnny Depp va bientôt clamer adorer -l'acteur les invitera à jouer en son Viper Room hollywoodien- vivent un bout de temps dans la capitale européenne. Scénario à répétition pendant au moins les deux décennies suivantes. Stéphane Karo les a débusqués dans la Roumanie rouillée du dictateur Ceaucescu. Ayant eu le flash d'entendre le Taraf sur un vieux disque ethno, ce Bruxellois aux racines hongroises est allé les traquer dans un bled du côté de Bucarest à la fin de 1989. Bientôt accompagné par un autre internationaliste, Michel Winter.

Stéphane Karo, disparu en 2016

Juillet 2019. Karo est mort depuis presque trois années -emporté par un cancer à 56 ans- et les pièces de sa maison d'Anderlecht où les membres du Taraf campaient régulièrement ont été désertées. Le groupe, lui, s'est délité au fil des ans et des morts successives des musiciens. Même s'il reste une légende, d'une évidente borne émotive: celle de musiciens des Balkans voyageant à l'Ouest, itinérants poussés hors de leur pays d'origine par la nécessité de vivre d'une musique rom gravée dans la nuit des temps. Choisir une anecdote dans une saga qui ferait au moins un bouquin? On hésite entre celle d'un tout jeune membre du Taraf fauchant la caisse de tournée pour retourner au pays la dilapider entre flingues et substances prohibées. Ou alors celle-là, survenue pendant le tournage de Latcho Drom, film de Tony Gatlif racontant l'errance musicale des musiques tziganes du Rajasthan à l'Andalousie: lorsqu'il a été question de payer les musiciens du Taraf et d'autres habitants/ participants de Clejani -à 40 km de Bucarest- castés pour ce long-métrage en 1993, cela s'est terminé par un assaut de la comptabilité sous la pression populaire, les payeurs prenant la poudre d'escampette par la fenêtre. Récit apocryphe sur ces "bandits de grands chemins" -traduction libertaire de "Taraf de Haïdouks"? Peut-être.

L'Antwerp Gipsy-Ska Orkestra

Fiches de paie

Aujourd'hui, Bruxelles a un autre visage balkanique. Les Bulgares n'ont désormais plus de problèmes de papiers pour cause d'Union européenne alors que les 40 000 Roumains de Bruxelles, pareillement légalisés, constituent la deuxième communauté d'immigration de la capitale, derrière les Français et juste devant les Marocains. Guère étonnant que les Balkans se retrouvent aussi dans le coeur de Belges comme ceux de l'Antwerp Gipsy-Ska Orkestra ou de Nicolas Hauzeur, titulaire de projets comme le Brussels Underground. Nicolas se souvient de l'époque où pour inviter des gens de l'Est, " il fallait se porter personnellement garant des musiciens venant en Belgique et aller à la commune avec ses propres fiches de paie". À 47 ans, il dirige le Brussels Balkan Orchestra et, à la veille d'un nouveau trip vers la Roumanie et la Bulgarie, il confirme que les Belges et les Occidentaux restent fascinés par " ces langages musicaux qui là-bas, peuvent être différents de 50 km en 50 km, de la Transylvanie jusqu'au sud de la Grèce. Chaque île grecque a sa propre danse. Cette musique fonctionne aussi ici parce qu'elle fait du bien, et ce mouvement n'est pas prêt de s'arrêter". Bassiste d'Aka Moon, Michel Hatzigeorgiou, fils d'une famille grecque immigrée à Charleroi dans les années 50, nous rappelait il y a quelques temps la réalité: " Le dernier club où l'on entendait cette musique est mort à Bruxelles il y a un bout de temps. Je me souviens d'avoir fréquenté, dans les années 80, des bars d'Anvers où on en jouait toute la nuit. Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'en Grèce comme dans les communautés d'ici, un jeune public vient réécouter du rebetiko." Mais en Belgique, cet éventuel intérêt, comme celui pour les musiques macédoniennes, serbes ou moldaves n'a pas fait le crossover, n'est pas sorti des diasporas. Contrairement aux mixes de Shantel, DJ allemand aux racines balkaniques qui, comme le Taraf de Haïdouks, a sorti des disques chez les Ixellois de Crammed Discs. " Même si ce mouvement de Balkan beat à la Shantel est sans doute en retrait aujourd'hui", analyse Marc Hollander, boss de Crammed.

Raluca Patuleanu

Et puis le festival Balkan Trafik, créé en 2007, est passé par là. Cet été, il se décentralise pendant sept soirées au Vaux-Hall du Parc de Bruxelles, élégant édifice enserré dans une très large structure de bois. Ce vendredi 26 juillet, c'est un autre DJ balkanique qui ouvrait les festivités, Gaetano Fabbri, enchaînant fanfares électronisées, cuivres technoïdes et complaintes mélancoliques revues et corrigées de synthés occidentaux. Gaetano, dont l'album de remixes Nuit tsigane -également paru chez Crammed, en 2007- est un classique du genre, a tourné dans le monde entier pendant une dizaine d'années. Ce Bruxellois tombé amoureux de ce qu'il préfère appeler " les musiques tziganes" n'est pas fou du manele, actuel genre balkanique qui mélange les racines roms de Roumanie et d'ailleurs, à une multitude de sonorités pop, rap, disco, house. Avec des textes qui rappellent parfois les slogans machos d'un certain hip-hop grisé par lui-même. "Je n'y trouve pas mon bonheur parce que j'avais quitté la techno pour retrouver une forme de virtuosité dans les musiques roms. Là, je pense que l'on est un peu entre deux époques: pour les bands comme le Taraf de Haïdouks, on peut parler d'"effet Buena Vista Social Club". Ce sont désormais des musiques ancrées dans l'inconscient collectif mondial, un peu comme les chansons reprises par Goran Bregovic. Malgré un reflux des musiques balkaniques chez nous depuis trois-quatre ans, j'ai l'impression que de nouvelles choses vont arriver. Au niveau des soirées, il y a toute une génération, un peu les rastas, les filles qui s'habillent avec des turbans (sic) , qui aime énormément cela." Ce soir au Vaux-Hall, peu de dreadeux en vue mais un groupe folk a pris place sur scène, menée par Raluca Patuleanu, Roumaine qui fait chauffer sa flûte de pan avec un quartet distinguant la crinière léonine du contrebassiste et le jeu serré du cymbaliste. Vintage garanti.

Nicolas Hauzeur

Cherche Rom désespérément

Nicolas Wieërs, organisateur de Balkan Trafik et des soirées Vaux-Hall, précise l'actuelle température balkanique bruxelloise. " Au festival -qui a connu sa treizième édition en avril à Bozar-, je cherche à refléter ce qui se passe de plus contemporain dans les Balkans, tout ce mouvement qui va de l'ethno-jazz au punk, et qui montre combien les sociétés roumaines, bulgares et autres, ont changé en 15-20 ans, combien le côté patriarcal a été gommé au profit d'un certain esprit européen. Alors qu'en Belgique, les gens des diasporas balkaniques restent bien davantage attachés au répertoire traditionnel comme s'ils voulaient d'abord retrouver leurs madeleines. Et c'est un peu l'esprit de ces soirées au Vaux-Hall (1), qui se veulent essentiellement dansantes et familiales." Bon, mais qu'en pensent les musiciens balkaniques, eux-mêmes? Par exemple, les membres de la famille de Macédoine du Nord installée à Anvers, celle du Kadrievi Orkestar, fameux par sa participation à la BO historique du Temps des gitans . Le fils -prodigue- Seven est d'ailleurs couvert de prix pour son jeu de trompette acrobatique, qui remue au plus profond les sensations roms. Mais nos coups de fils et emails n'aboutissent à rien, comme ceux adressés à ce formidable accordéoniste arrivé de Bucarest -Aurel Budisteanu- ou ce Valbon de l'ensemble Grupi Rinia, qui anime les mariages albanais en Belgique.

Nicolas Wieërs

Peut-être une caractéristique tzigano-balkanique de laisser à l'été la priorité à leur musique...Mais on parvient à joindre Margareta Manole. La veuve de Stéphane Karo explique comment elle a repris le flambeau du Taraf de Haïdouks jusque très récemment, étant désormais légale propriétaire du nom du groupe suite au décès de son mari. Elle est née en 1970 dans une famille rom à Clejani à une quarantaine de kilomètres de Bucarest; son grand-oncle, son père et deux de ses frères ont traversé l'histoire à rebonds du Taraf. Aujourd'hui, l'ensemble est en pause, et Margareta le redémarrera lorsqu'elle aura " résolu les problèmes liés à certains musiciens". Comprenez les demandes incessantes d'argent et une certaine Rom of life.... " Je pense qu'effectivement, les Balkans sont aujourd'hui moins à la mode en Europe de l'Ouest et que la Belgique n'a pas vraiment importé les genres plus nouveaux qui ont du succès en Roumanie et dans les autres pays des Balkans. À Bruxelles, les musiciens roms travaillent essentiellement en rue ou dans un circuit de bars et de restaurants, roumains mais aussi albanais. Très peu dans le circuit classique des concerts..." Margareta revient de la côte belge " où il y avait des Roumains absolument partout", rit-elle. Elle pense que l'actuel coup de mou balkanique ne sera pas éternel: "Il y a un certain retour aux instruments à cordes, cymbalum, contrebasse et même dans certains groupes, un orgue est inclus". De quoi avoir un successeur aussi magnifiquement musical que le Taraf de Haïdouks? Affaires balkaniques à suivre.

Ederlezi

DansLe Temps des gitans, sorti fin 1988, Emir Kusturica met en scène des tziganes célébrant la Fête de la Saint-Georges à même le fleuve qui traverse les terres de ce qui sera bientôt l'ex-Yougoslavie. Onirique entre chien et loup, ce moment exceptionnel de cinéma incarnant la venue du beau temps après l'hiver n'aurait pas la même grâce transie sansEderlezi. Titre en langage romani d'une chanson qui à l'écran, démarre a capella par la voix aérienne de la Macédonienne Vaska Jankovska avant d'être rejointe par un claquement de cuivres lancinants, doublé d'une armée de choeurs angéliques. L'Ederlezi du magistral long-métrage de Kusturica, comme l'intégrale de sa BO, est signé par son frère de coeur, Goran Bregovic(1). Lui aussi est né à Sarajevo et a été pop-star au sein du groupe rock yougoslave Bijelo Dugme avant de s'intéresser aux multiples musiques des Balkans, et d'abord à celles des Roms. Ceux-ci auraient fait naîtreEderlezi.Selon une autre hypothèse, le titre viendrait plutôt des Serbes emmenés par les Oustachis croates -complices des nazis- vers un camp de concentration en 1942, le jour de la Saint-Georges précisément. Comme la plupart des chants traditionnels, adaptés au fil du temps, des pays et des cultures,Ederlezi charrie un conglomérat d'histoires apocryphes et romanesques.Parmi les innombrables versions, il faut écouter celle menée par cette atypique Française mondialiste, Camelia Jordana. Sublime, forcément sublime.

(1) Jusqu'au 11 août, entrée gratuite, www.vauxhallsummer.bruxelles.be