Onze juin 1978, Forest National. La salle n'est pas pleine et ne le sera guère plus le lendemain, attestant que deux soirées bruxelloises pour David Bowie, c'est trop. Paradoxe: Bowie vient de proposer trois albums sous son nom en un peu plus de deux ans, dont Low et Heroes, gémellaire chef d'oeuvre de 1977, relançant une fulgurance post-moderne influencée par son collaborateur Brian Eno, le kraut rock germanique et le néo-classicisme de Philip Glass. Là, à quelques mètres de la scène tendue de lumières verticales, paraît David Bowie, 31 ans, beau au naturel, sans make up, vêtu d'un simple t-shirt blanc. Difficile de ne pas remarquer le pantalon de vinyle vert: c'est moins la matière qui étonne -le plastique est mode- que l'ampleur extra-large qu'utilisent aussi les soufis dans leurs exercices de derviches tourneurs. Un signe de pâmoison pour commencer un concert rock? Sans regard pour la salle, Bowie, debout derrière le Chamberlin, entame les premières notes de Warszawa, splendide sinistrose de claviers théâtraux. Le quasi-instrumental tiré de Low rappelle la visite de Bowie à Varsovie en 1973, de passage en transsibérien. Souv...

Onze juin 1978, Forest National. La salle n'est pas pleine et ne le sera guère plus le lendemain, attestant que deux soirées bruxelloises pour David Bowie, c'est trop. Paradoxe: Bowie vient de proposer trois albums sous son nom en un peu plus de deux ans, dont Low et Heroes, gémellaire chef d'oeuvre de 1977, relançant une fulgurance post-moderne influencée par son collaborateur Brian Eno, le kraut rock germanique et le néo-classicisme de Philip Glass. Là, à quelques mètres de la scène tendue de lumières verticales, paraît David Bowie, 31 ans, beau au naturel, sans make up, vêtu d'un simple t-shirt blanc. Difficile de ne pas remarquer le pantalon de vinyle vert: c'est moins la matière qui étonne -le plastique est mode- que l'ampleur extra-large qu'utilisent aussi les soufis dans leurs exercices de derviches tourneurs. Un signe de pâmoison pour commencer un concert rock? Sans regard pour la salle, Bowie, debout derrière le Chamberlin, entame les premières notes de Warszawa, splendide sinistrose de claviers théâtraux. Le quasi-instrumental tiré de Low rappelle la visite de Bowie à Varsovie en 1973, de passage en transsibérien. Souvenir ravivé lorsqu'il quitte Los Angeles -trop de coke et de parano- pour s'installer fin 1976 avec Iggy Pop dans un appartement sans strass de Berlin-Ouest: là, Warszawa sonne comme l'équivalent de la douche glacée avant le bain. Anticlimax assuré pour débuter la soirée de Forest mêlant titres nouveaux et anciens dans des arrangements funky-heavy: loin du fourreau glam de Ziggy ou de la phillysoul de 1974-1976. Ce que l'on découvre dans le live Stage, l'un des neufs albums -incluant deux doubles- proposés par A New Career in a New Town (1977-1982). Si le troisième box de cette série soignée est formidable (1), y compris pour le bowiephile certifié, c'est qu'il incarne la période la plus libertaire du chanteur, délivré de Ziggy, juste avant que Let's Dance ne le propulse dès 1983 dans d'autres galaxies commerciales. La chimie particulière de la trilogie berlinoise est d'abord celle d'un label approximatif puisque seuls Low et Heroes sont bouclés dans la future capitale allemande alors que le troisième, Lodger, est enregistré à Montreux et New York. Quarante ans plus tard, la spécificité de cette période tient en chansons toujours aventureuses où Bowie expérimente les limites pop via des (quasi) instrumentaux congelés (Low) et des titres glorieusement tordus (Heroes). Le box rappelle comment Bowie dévisse de son épicentre rock anglo-saxon, en interprétant Heroes en français (aïe) et allemand (mieux), flirtant avec une sono mondiale synthétisée (African Night Flight, Yassassin). Surtout, il interprète Baal, pièce écrite par Bertolt Brecht en 1918: sorti en février 1982, l'EP où Bowie chante cinq titres du dramaturge allemand pour une réalisation de la BBC est pour la première fois intégralement disponible en CD, sur ce box. L'histoire est celle d'un punk du début XXe, embarqué dans de louches affaires sexuelles et impliqué dans au moins un meurtre avéré. Bowie incarne un récit et des musiques plus proches des sensations épiques du répertoire dépressif de Brel (Baal's Hymn)que de la pop triomphante, via les affres d'un anti-héros intégral. Le truc fait à peu près le même effet que de passer d'un Forest National hystérique au Théâtre des Tanneurs où on est prié de se moucher en silence: qui d'autre pourrait assumer ce transformisme alors ou aujourd'hui? Reste que la théâtralisation des chansons de Brecht -adaptées en langue anglaise-est davantage qu'une lubie puisque dès la tournée 1978 et l'album live Stage qui en témoigne, Bowie reprend Alabama Song du même Brecht, mis en musique par Kurt Weill. Besoin d'expressionnisme intello-rétro après cinq ou six ans de théâtralité exacerbée? Oui, même si l'impression dominante du box est celle d'allers-retours incessants entre la magnitude de pop-star mercuriale et le karma d'artiste underground qui se fout de la popularité des charts. Bowie jongle donc entre les sphères et s'en amuse grandement. Dans le NME, bible du moment, et d'autre publications, le label d'époque du chanteur, RCA, étale ce slogan "There's old wave. There's new wave. And there's David Bowie". Comme si le Captain Tom de Space Oddity -chanson de 1969 réenregistrée dix ans plus tard, sur le box également- possédait un ADN singulier, inégalable, fuyant. Sur Re: Call 3, le disque du box qui explore entre autres la fixette Brecht, on trouve aussi un triplé de titres résumant parfaitement le grand écart de ces années-là. Soit Bowie qui chante Noël avec Bing Crosby, duettise avec Queen pour l'incunable Under Pressure et assume Cat People, génial titre brûlant pour un film qui l'est nettement moins. Qui dit mieux? (1) après Five Years (1969-1973) et Who Can I Be Now? (1974-1976) parus en 2015 et 2016.