La guitare taille ses brumes synthétiques dans le gras, si l'on peut dire, d'un jazz qui n'a pas grand-chose comme cholestérol. Davantage une section rythmique creusant autant d'embranchements magnétiques que de propositions de jeu, avec tout un éventail de cymbales en donneurs d'alerte. Notamment pour que le sax ténor ouvre à son tour des boulevards au Commandant Cuillère, quatre garçons -bientôt- dans le vent. Le guitariste, Florent Jeunieaux, 26 ans: "Ce qui me plaît, c'est de ne pas sonner comme une guitare, voir comment je peux imiter quelque chose qui n'est pas faisable en principe avec mon instrument. Pierre amène la partition et le groupe, ses couleurs. Ce n'est pas pour rien qu'on a été pris sur la compilation de Lefto avec un concert à l'AB à la clé(1), on est jazz mais on a envie d'aller vers un autre public, pas forcément celui qui s'assied en adorant les solos." Le Pierre, c'est Spataro, initiateur de la formation en avril 2018, et auteur des "squelettes de compositions amenés aux trois autres qui font la mise en chair collective (...) C'était devenu une nécessité personnelle de jouer ma musique, une urgence, un ressenti..." Musique libertaire mais maîtrisée voire carrément virtuose, sans le côté vieux jazz mille fois buriné. Carolo immigré à Bruxelles en début de millénaire, le saxophoniste de 38 ans est l'aîné d'une décennie des trois autres qui, comme lui, sortent du conservatoire. Nanti, tout jeune, d'une formation classique, Pierre l'est aujourd'hui d'"expériences grattées un peu partout": notamment dans les récentes émissions ertébéennes de Tarmac et chez Oyster Node où il a joué ces cinq-six dernières années avec l'actuel batteur de Commander, Samy Wallens. Le quatrième de l'équipe, le contrebassiste, s'affiche brésilien de São Paulo débarqué dans notre beau pays pour un master musical: Fil Caporali.

Djembés et hard bop

Un vendredi soir de fin novembre à Schaerbeek. L'Os à Moelle, malgré un chauffage souffrant, est le genre d'endroit étroitement idéal pour un concert: tout juste si les musiciens ne jouent pas sur vos genoux. D'autant qu'ici, pas de Mac rajoutant des progras destinées à épaissir numériquement le son. Samy partage l'anecdote suivante: percussionniste d'Angèle sur une quarantaine de dates en 2018, il se retrouve un soir de prestation majeure à Werchter, prisonnier de machines déconnantes, faisant quasi dérailler le concert de la nouvelle coqueluche pop. Un piano pas invité débarque du digital pétant un plomb. Juste pour dire qu'avec Commander, ce genre de fric-frac numérique n'est pas au programme: les instrus irriguent l'émotion en direct, crue et palpable. Si Spataro avoue son amour pour Coltrane et le hard bop, d'autres sillons organiques abreuvent le commando. Peut-être à chercher dans la dizaine d'années de djembé de Samy et les naturelles confluences du contrebassiste brésilien nourri de son pays-continent. Sans que les choses ne soient jamais de nature littérale. L'aventure reste le nerf de la guerre du musicien, en tout cas chez Spataro: "À un moment, je me suis retrouvé sans boulot, sans fric: j'ai acheté un billet pour Pékin et là, après deux-trois jours, je me suis retrouvé à jouer tous les soirs". La respiration chinoise durera trois mois mais le fait de débarquer dans l'inconnu a certifié le visa actuel de Commander Spoon: sky, chinois ou pas, is the limit.

Domaine de la lutte musicale

Parler avec des musiciens belges, cela veut dire aborder leur réalité économique. Hormis Pierre ayant le statut d'artiste (ce qui ne résout pas tout), Samy, Fil et Florent gèrent les choses, en jouant beaucoup, pratiquant sessions, cours, performances diverses, voire étendant le domaine de la lutte musicale à des activités voisines comme le mix. Sourde pression socio-économique, pauvres cachets en clubs -y compris en Flandre- même si ce soir à L'Os à Moelle, qui a préparé une bouffe chaude, les conditions s'avèrent honorables. Samy: "La norme -il n'y a pas d'argent- finit par rendre tout galère, tout fatigant, sur la durée, l'énergie faiblit. Donc pour un projet comme celui-là, où Pierre a garanti un rien de réalité matérielle -par exemple pouvoir mixer le second EP à Londres- ramène la foi." Parce que Commander Spoon choisit une tangente plus radicale -ni hip-hop, ni pop, ni vocalises- il ramène au jazz chercheur des Anglais de Brownswood Recordings, ou au nord belge à la Stuff. Voire à la dextérité de leurs camarades Glass Museum. Plus pour l'esprit que la lettre évidemment. Qui se traduit par une vingtaine de dates depuis le printemps: "Ça fait un bien fou parce que l'on fait juste ce qu'on aime, explique Pierre. Historiquement, le jazz est une musique de mélanges de styles, et notre répertoire instrumental le pratique également..." Ce que l'on entend sur les deux EP, dont le second paru à l'automne, Declining: du jazz qui éponge une guitare électrique parfois carrément en roue libre acide -le fantôme de Clapton 1966 version jazzy -comme les multiples beats bossus des drums et le charnel d'une contrebasse ouvrant au sax ténor une voie si proche de la voix humaine, qu'on en comprend les histoires: "Notre premier EP Introducing faisait les présentations, le nouveau, Declining, rassemble quatre compos qui expriment ce sentiment de vivre une époque marquée par le déclin. L'idée est de sortir un troisième EP pour boucler un cycle qui, je l'espère, rassemblera les trois enregistrements dans un futur vinyle..."

(1) Jazz Cats chez Sdban Ultra. Les deux EP de Commander Spoon sont disponibles en digital, notamment sur Bandcamp.

En concert lors d'une Live Session le 20/12 au Planétarium de Bruxelles. Entrée gratuite mais réservation obligatoire sur www.planetarium.be