Chaque semaine de l'été, gros plan sur ce que la musique made in Belgium doit à ses communautés venues d'ailleurs.
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C'est un des hymnes de ce que l'on a appelé l'eurodance. Le genre de tube d'été irrésistiblement coupable, qui continue de tourner encore aujourd'hui, jusqu'au dégoût, dans tous les bals de camping et autres soirées estampillées "back to the nineties". Le Bailando de Paradisio n'est pas seulement un des hits les plus crapuleux qui ait jamais été conçu: il est aussi synonyme de soleil et de fiesta au bord de la mer, cocktail à la main. C'est Barcelone (le morceau apparaît sur la BO de L'Auberge espagnole de Cédric Klapisch), Benidorm, Salou, Marbella. C'est l'Espagne. Ou du moins une certaine Espagne. Celle des vacances, en claquettes-singlet, as cliché as it gets. Et pourtant, c'est bel et bien la Belgique. Machiavélique, le plan Paradisio n'a en effet pas été pondu par des requins de studio à Madrid, Valence ou Bilbao. Mais bel et bien du côté de... Liège. DJ, producteur, remixeur, Patrick Samoy en rigole encore: plus de 20 ans après sa sortie (en 1996), Bailando reste son plus gros coup. On pourrait croire à une exception. Bizarrement, Samoy n'est pourtant pas le seul Belge à s'être fait passer pour plus hispano qu'il ne l'est. L'autre exemple marquant est bien entendu le Viva España (lire plus loin). C'est le plus spectaculaire, au milieu d'une foule d'autres petites supercheries plus ou moins avouées. C'est comme si la péninsule ibérique avait toujours fasciné les esprits du Nord, obnubilés par le soleil facile. Plus grande chanteuse flamande de l'après-guerre, Esther Lambrechts se faisait par exemple appeler La Esterella. Une coquetterie, certes. Mais que penser de Nico Gomez, alias Joseph Van Het Groenewoud? Avec ses différents groupes, le père de Raymond, figure emblématique de la chanson-rock du nord du pays, a multiplié les sorties latino durant les années 50, 60, et 70. Dès 1958, il sortait par exemple le classique Eso Es El Amor, avec les Chakachas: si le chant est espagnol, tous les musiciens sont belges. Quinze ans plus tard, rebelote avec le fameux Jungle Fever, disco-latino culte qui sera même repris par la suite sur la BO du jeu Grand Theft Auto. En 2013, l'enseigne Mr Bongo ressortait encore son album Ritual, daté de 71: "Qui aurait cru qu'un des albums latin funk les plus chauds des 70's venait tout droit de Belgique?", s'étonne alors le label... Pareil pour des groupes comme Vaya Con Dios (la guitare flamenco de Puerto Rico) ou encore les Two Man Sound, menés par cet autre grand mystificateur qu'est Lou Deprijck: avec Que Tal America, par exemple, ils feront danser jusqu'aux pistes de danse les plus underground du New York seventies. Nul n'a poussé cependant la supercherie aussi loin que Patrick Samoy. Dans les années 90, il se rend souvent à Ibiza. "Je racontais que je jouais dans les grands clubs de l'île, alors que je me coltinais les petits bars pourris, remplis de toxicos." Il fait ses armes en tant que remixeur (pour Technotronic ou Corona, autre phénomène eurodance) et se remplit les poches en compilant des sélections dance, type Summer collection. Mais il a envie de sortir son propre hit. Dans ses tiroirs, il a notamment Bailando. Il lui manque juste encore une voix féminine pour chanter la mélodie. Dans tous les cas, il n'est pas question de pondre un texte en anglais: "Parce qu'en Wallonie, c'était impossible de trouver quelqu'un qui chante avec un accent un peu correct." Du coup, Samoy passe à l'espagnol. C'est d'autant plus logique qu'il veut donner une touche Ibiza au tube de l'été qu'il a en tête. Problème: le DJ ne connaît pas un traître mot de la langue de Cervantes. Il pond alors un yaourt qui fera office de texte. "Au départ, le morceau s'appelait même Yolando. Ça ne voulait rien dire. Je me suis contenté d'aligner des mots qui me disaient vaguement quelque chose, comme aurait pu le faire un gamin de douze ans." Quand il finit par trouver une chanteuse, Marisa, celle-ci corrige un peu le texte. Mais la base, aussi creuse soit-elle, reste inchangée. Dernière touche: Patrick Samoy s'assure que personne ne découvre que le projet a été enregistré en Belgique. "Je voulais donner de l'exotisme, de l'envergure!" Il s'envole alors pour Miami où il tourne le clip du morceau. Dans la vidéo, trois filles apparaissent à l'écran, interchangeables sous leurs perruques blanche, rose, fuschia. Plus tard, quand il est invité sur le plateau de Tien Om Te Zien, sur VTM, le Liégeois fait booker des billets d'avion depuis Madrid.... "Aujourd'hui, avec Instagram, vous pouvez vous inventer toute une vie parallèle. À l'époque, c'était pareil. Tout était bidon. C'était un concept marketing, typique des années 90. "Dans toute cette mascarade, une chose reste cependant authentiquement espagnole: la voix de Marisa, l'interprète originale recrutée par Samoy. "Elle est née en Belgique, mais ses parents faisaient partie de l'immigration espagnole venue travailler dans les mines." Car, oui, la Belgique ne s'est pas contentée de fantasmer l'Espagne, ou d'y partir en vacances, en masse dès les années 70. Dès 1956, elle a aussi accueilli des ouvriers venus chercher du travail... Comme les Italiens à peu près au même moment, les Espagnols vont commencer à travailler dans les mines et les industries, qui tournent alors à plein régime. À Bruxelles, ils s'installent notamment du côté de Saint-Gilles, et des Marolles. Rue Haute, les restaurants et les bars espagnols commencent d'ailleurs à se multiplier. "Or, les établissements qui ont le plus de succès sont ceux qui proposent de la musique. Soit parce qu'ils ont installé un juke-box, soit parce qu'ils ont engagé des musiciens", explique Miguel Menéndez. Arrivé en Belgique en 2012, Menéndez a consacré une bonne partie de son temps libre à documenter cette "scène". Au départ, quand il débarque à Bruxelles, il commence à travailler pour l'association Hispano Belga. Il s'implique notamment dans l'école des devoirs, mais rencontre aussi des groupes de seniors, arrivés dans les années 60. "Ils ont commencé à me raconter des anecdotes de cette époque", quand des fêtes étaient systématiquement organisées chaque weekend. Collectionneur de vinyles, Menéndez découvre également que des dizaines de 45-tours de flamenco ont été enregistrés par des immigrants espagnols, en Belgique même. Quand il tombe notamment sur un single de Juanito Martin, il se décide à creuser plus systématiquement. De brocantes en marchés de seconde main en passant par des collections privées, il accumule les références, plus de 300 aujourd'hui, auxquelles il consacre une page Facebook. L'an dernier, il a même fini par produire une compilation, intitulée Rumba Hispano Belga: les sons de l'immigration espagnole 1960-1989, accompagnée d'un épais livret. Il y explique notamment comment les Marolles ont pris petit à petit l'accent espagnol. Dans les années 70, on trouvait ainsi plusieurs salles de fêtes. Comme le Disco Rojo, installé dans un ancien cinéma de la rue Blaes: rebaptisé plus tard le Disque rouge, il abrite depuis 1994 le Fuse, fameux temple techno de la capitale. "Rien que sur la rue Haute et la Porte de Hal, on trouvait également une douzaine de restaurants/tablaos (El Rincón, Torremolinos, Mar Bravo, Los Candiles, Alicante, Nerja, Casa Manolo, ...). Chaque restaurant proposait trois ou quatre artistes. Ils organisaient même des matchs de foot "Artistes contre Serveurs". Les Belges aimaient également le flamenco, surtout sa version la plus festive. C'est aussi pour cela que les enregistrements sont presque tous des rumbas, plus facile à danser que les autres styles de flamenco. Les restaurants payaient les sessions et le pressage à condition de mettre la publicité de leurs commerces sur la pochette." Si les musiciens ont souvent un autre boulot pendant la journée, un certain nombre d'entre eux viennent parfois directement d'Espagne. Bien mieux payés qu'au pays, ils se refont un petit matelas financier avant de repartir. "Un label a tout de même pressé presque tous les disques flamenco des restaurants de la Rue Haute: Monopole. Mais pour l'essentiel, la plupart des enregistrements étaient des autoproductions, avec juste le nom du groupe ou de l'artiste." Des magasins se mettent également à produire des disques -comme l'épicerie espagnole Cabaña ou Alba, célèbre tailleur de la Rue Haute. Dans les plus grands groupes, il n'est pas rare de retrouver des musiciens belges ou italiens. "L'orchestre Jupiter, par exemple, se présentait comme belgo-espagnol." Il n'est plus alors seulement question de flamenco ou de rumba. "Ils pouvaient jouer du rock/twist, de la chanson espagnole, des tubes du hit-parade, de la musique disco... Dans la compilation, on trouve par exemple également du rock, de la soul, du disco, de la chanson d'auteur, des musiques latino-américaines, et même du popcorn, qui était un style purement belge." Derrière plusieurs groupes espagnols, on retrouve d'ailleurs des producteurs belges: comme Los Cuervos dans les années 60, Paco Paco dans les années 70 (produit par Jean Kluger), ou encore Carlos Perez dans les années 80. À l'inverse, quelqu'un comme Javier Puertas a pu par exemple produire ou composer pour Two Man Sound, le Grand Jojo, Will Tura, Viktor Lazlo, ... Pour l'essentiel, les chanteurs et guitaristes de flamenco/rumba resteront cependant coltinés dans les circuits d'expatriés. De cette scène, il ne reste aujourd'hui plus grand-chose. "Pas mal sont retournés au pays. Et leurs enfants sont davantage intégrés dans la société belge, et ne fréquentent pas vraiment ces fêtes espagnoles. À partir des années 90 et 2000, les salles de fêtes et les restaurants ont commencé à fermer les uns après les autres. Aujourd'hui, il reste une dizaine de bars à Saint Gilles et autour de la Gare du Midi, datant de cette époque. Mais il n'y a plus de musique." Flamenco triste..