Cette semaine sur les Internets a été marquée par la réapparition dans quelques médias français et sur un long post Medium du journaliste Vincent Glad, Lolleur en chef de la Ligue du LOL. Un an après le scandale, gonflé comme le "#MeToo du journalisme français" par une presse en délire, et alors qu'il s'était montré jusqu'ici très discret, le principal accusé s'est, en gros, défendu d'avoir harcelé qui que ce soit et, toujours en gros, a expliqué que l'un des principaux problèmes de l'affaire était qu'il y a 10 ans l'humour sur Internet n'était pas le même qu'aujourd'hui. Les vannes étaient plus trash, s'insulter quasi la norme. C'était un contexte de "grande cour de récré", "un Far West total", "un octogone sans règles", pour reprendre ses propres termes. Selon Glad, il est donc assez insensé de requalifier une décennie plus tard ces conneries en harcèlement sexiste, d'interpréter des tweets décontextualisés de 2010 au prisme d'une panique morale de 2019-2020. Cette tentative de mise au point a bien entendu fait drôlement jaser. Sur son blog, Guy Birenbaum, ex-journaliste pionnier des réseaux sociaux, a ainsi tenu à rappeler qu'en 2010, il y avait déjà des "règles et des usages" sur Internet, que le "Web n'était pas une zone de non-droit, sauf pour des pleutres et des soudards. Il y avait et il y a des règles; simples et connues de tous. Parce que ni le Web, ni les réseaux sociaux n'étaient, ne sont une extension autonome, séparée de nos vies réelles! Alors, bien sûr, il y a ceux qui se sont foutus et qui se moqueront toujours des usages vertueux (oh le gros mot!) et se sont affranchis des règles. Mais prétendre que c'était "tout le monde" n'est ni vrai, ni digne, ni courageux."

Bien sûr qu'en 2010, "tout le monde" ne jouait pas au kéké sur Internet. Bien sûr qu'il y avait des règles, tacites, que les uns suivaient et que d'autres choisissaient de transgresser. Bien sûr qu'il reste également possible qu'histoire de se refaire une réputation, Vincent Glad tente d'enfumer l'opinion publique en faisant passer pour de vieilles "blagues" qui seraient aujourd'hui incompréhensibles ce qui tenait réellement du harcèlement caractérisé. Mais ce n'est pas à moi, pas plus qu'à Guy Birenbaum, à vous, ni même à celles et à ceux qui l'accusent, de trancher. C'est à la justice française. En revanche, pour le reste et quoi qu'en disent les détracteurs de Glad, il me semble, moi, totalement indéniable qu'il y a 10 ans, la pointe de l'iceberg des réseaux sociaux était drôlement plus morveuse qu'aujourd'hui. Je parle en connaissance de cause, vu que j'ai été plus qu'un simple témoin de cette époque où la culture non pas dominante mais parmi les plus remarquées, était celle du clash et de la thug life. Comment Guy Birenbaum peut-il d'ailleurs avoir oublié ça? Ou être passé à côté, du moins? Booba a rejoint Twitter en août 2010, s'y est assez vite bagarré avec à peu près tout le monde et je pense évident que cela a influencé énormément de monde, même inconsciemment. Tout comme la culture pop ambiante de ces années-là. L'appropriation culturelle du rap caillera, donc. Mais aussi l'autofiction cocaïnée à la Lunar Park de Bret Easton Ellis (sorti en 2005) et à la Frédéric Beigbeder dans Un roman français (sorti en 2009). Le style Vice Magazine, qui ne publiait pas encore d'articles en écriture inclusive, tout le contraire même. Le côté "rien à branler", Nicolas Sarkozy. Le "corrosif" Gaspard Proust. Thierry Ardisson, Laurent Baffie. Les "courageux" bien que souvent simplement vulgaires Didier Porte et Stéphane Guillon. Ces chroniqueuses et ces chroniqueurs qui se vantaient de n'aimer rien ni personne et le claironnaient en termes plus fleuris qu'un champ de tulipes recouvert de purin. PedoBear. La Page Pute de Brain Magazine. La shitlist de The Drone. "Les 50 personnalités à ne plus suivre" de Gonzaï. Les engueulades vertes et pas mûres entre participants de reality shows. Le blog dessiné de Bastien Vivès. La bédé ultra-régressive Georges Clooney, une histoire vrai. Les films avec Jonah Hill. J'en passe de bien pires encore.

L'usage des réseaux sociaux obéit à des modes.

Bref, au moment de se mettre en scène publiquement, il y avait dans l'air largement de quoi bien davantage inciter à se montrer soi-même trash, transgressif et régressif plutôt que de s'afficher militant de la bienveillance inclusive et croisé vegan du cyclisme en ville, comme c'est plus souvent le cas aujourd'hui. L'usage des réseaux sociaux obéit à des modes. Il s'en dégage des pratiques plus remarquées que d'autres et, dans mon souvenir, la tendance lourde de 2010-2015 était surtout comparable au scénario du film Les Idiots de Lars Von Trier. Je pense d'ailleurs que c'est surtout pour ça que tant de gens en ont aujourd'hui honte. Bien sûr, certains font disparaître leurs tweets d'alors parce que ceux-ci pourraient être utilisés pour socialement les démolir ou légalement les poursuivre. Bien sûr, il existe de très sales dossiers, de vrais squelettes dans de vrais placards et des affaires qui méritent toujours des poursuites légales. Bien sûr, il est des images de vierges effarouchées de 2020 qui ne survivraient pas aux captures d'écrans de leurs véritables incarnations sur les réseaux sociaux de 2010. Mais si tant de gens qui n'ont aucun caca de conscience à se reprocher tentent aujourd'hui de réécrire, d'effacer et de tout simplement oublier cette époque online, c'est peut-être surtout parce qu'elle leur fait tout simplement honte, comme une vieille mode dépassée. Comme le papier peint fleuri et les pattes d'ephs mauves des seventies. Comme les Buffalo des années 90. Un truc coince.

Il y a ainsi toute une production à vocation (para) humoristique qui me faisait drôlement bidonner vers 2010-2013 et qui là, me laisse curieusement de marbre. Ce n'est pas que ça m'indigne ou me fasse honte. Je trouve juste ça complètement ringard. Des reliques d'un humour mort; très, trop roquet. Bastien Vivès me tombe des mains, Stéphane Guillon des oreilles. Les grands clashs historiques des réseaux sociaux me semblent maintenant cruellement manquer de répartie. Comme la techno minimale allemande et les t-shirts sans manche à la Emilio Estevez, ça m'a pourtant emballé, jadis, mais là, ça me laisse donc désormais complètement insensible. Alors que ça date pourtant pour ainsi dire de hier et que je rigole toujours de Jean Yanne et des Monty Python, 50 ans après l'écriture de leurs sketchs. Pourquoi ce qui semblait si hilarant il y a seulement quelques années laisse donc aujourd'hui de marbre alors que des gaudrioles sixties me plient toujours en quatre? Les militants woke auraient-ils fait basculer l'humour dans un paradigme différent? Cette culture LOL du début de la décennie précédente dégagerait-elle réellement un truc profondément toxique dont on aurait davantage conscience aujourd'hui? Tout cela descendrait-il en ligne trop directe du fameux "esprit Canal", modèle comique durant les nineties et le début des 00, repoussoir jugé incroyablement beauf depuis?

Pourquoi ce qui semblait si hilarant il y a seulement quelques années laisse aujourd'hui de marbre?

Ou alors, tout s'expliquerait beaucoup plus simplement? À savoir que beaucoup de ce qui a été publié sur Internet il y a 10 ans et ensuite pompé par des humoristes et des chroniqueurs parce que ça leur semblait moderne, n'a en fait jamais eu la prétention, et encore moins la vocation, de s'inscrire dans la durée. Ce n'était que du bête LOL à obsolescence programmée. Torcher un tweet trash prenait deux secondes, balancer une bédé régressive sur son blog une demi-journée. Tout cela n'était drôle que dans un contexte précis: celui du Net, de l'acte gratuit et irréfléchi, du ping-pong continu, de l'immédiateté, de l'impermanence, de la transgression, du flirt avec les embrouilles et du fameux leitmotiv des "dix minutes à perdre". Ça n'a jamais été drôle, pas plus alors qu'aujourd'hui, dès que récupéré à la radio, à la télé, sur une scène, dans un album de bandes dessinées, recueilli dans un livre, expliqué à une table ou cité dans un article. Ça n'a été que très rarement drôle trois jours plus tard. Alors, dix ans, pensez donc... Bref, si c'est à la justice française d'enquêter sur les éventuels délits de la Ligue du LOL, je pense que l'on tient malgré tout ici en rebondissant dessus un tout bon sujet socio-cul à creuser: est-ce que l'influence et la rapidité d'Internet vont faire que notre humour change plus vite que lorsque c'étaient la télé, le cinéma et la radio qui en déterminaient les horizons? Trouvera-t-on l'humour inclusif et bienveillant de 2020 déjà ringard en 2025? Est-ce que cette obligation de renouveler ses vannes et ses angles de fond en comble tous les X temps pèsera sur les possibilités de carrières des humoristes? Allez, hop! Au travail, la rédaction!

Cette semaine sur les Internets a été marquée par la réapparition dans quelques médias français et sur un long post Medium du journaliste Vincent Glad, Lolleur en chef de la Ligue du LOL. Un an après le scandale, gonflé comme le "#MeToo du journalisme français" par une presse en délire, et alors qu'il s'était montré jusqu'ici très discret, le principal accusé s'est, en gros, défendu d'avoir harcelé qui que ce soit et, toujours en gros, a expliqué que l'un des principaux problèmes de l'affaire était qu'il y a 10 ans l'humour sur Internet n'était pas le même qu'aujourd'hui. Les vannes étaient plus trash, s'insulter quasi la norme. C'était un contexte de "grande cour de récré", "un Far West total", "un octogone sans règles", pour reprendre ses propres termes. Selon Glad, il est donc assez insensé de requalifier une décennie plus tard ces conneries en harcèlement sexiste, d'interpréter des tweets décontextualisés de 2010 au prisme d'une panique morale de 2019-2020. Cette tentative de mise au point a bien entendu fait drôlement jaser. Sur son blog, Guy Birenbaum, ex-journaliste pionnier des réseaux sociaux, a ainsi tenu à rappeler qu'en 2010, il y avait déjà des "règles et des usages" sur Internet, que le "Web n'était pas une zone de non-droit, sauf pour des pleutres et des soudards. Il y avait et il y a des règles; simples et connues de tous. Parce que ni le Web, ni les réseaux sociaux n'étaient, ne sont une extension autonome, séparée de nos vies réelles! Alors, bien sûr, il y a ceux qui se sont foutus et qui se moqueront toujours des usages vertueux (oh le gros mot!) et se sont affranchis des règles. Mais prétendre que c'était "tout le monde" n'est ni vrai, ni digne, ni courageux."Bien sûr qu'en 2010, "tout le monde" ne jouait pas au kéké sur Internet. Bien sûr qu'il y avait des règles, tacites, que les uns suivaient et que d'autres choisissaient de transgresser. Bien sûr qu'il reste également possible qu'histoire de se refaire une réputation, Vincent Glad tente d'enfumer l'opinion publique en faisant passer pour de vieilles "blagues" qui seraient aujourd'hui incompréhensibles ce qui tenait réellement du harcèlement caractérisé. Mais ce n'est pas à moi, pas plus qu'à Guy Birenbaum, à vous, ni même à celles et à ceux qui l'accusent, de trancher. C'est à la justice française. En revanche, pour le reste et quoi qu'en disent les détracteurs de Glad, il me semble, moi, totalement indéniable qu'il y a 10 ans, la pointe de l'iceberg des réseaux sociaux était drôlement plus morveuse qu'aujourd'hui. Je parle en connaissance de cause, vu que j'ai été plus qu'un simple témoin de cette époque où la culture non pas dominante mais parmi les plus remarquées, était celle du clash et de la thug life. Comment Guy Birenbaum peut-il d'ailleurs avoir oublié ça? Ou être passé à côté, du moins? Booba a rejoint Twitter en août 2010, s'y est assez vite bagarré avec à peu près tout le monde et je pense évident que cela a influencé énormément de monde, même inconsciemment. Tout comme la culture pop ambiante de ces années-là. L'appropriation culturelle du rap caillera, donc. Mais aussi l'autofiction cocaïnée à la Lunar Park de Bret Easton Ellis (sorti en 2005) et à la Frédéric Beigbeder dans Un roman français (sorti en 2009). Le style Vice Magazine, qui ne publiait pas encore d'articles en écriture inclusive, tout le contraire même. Le côté "rien à branler", Nicolas Sarkozy. Le "corrosif" Gaspard Proust. Thierry Ardisson, Laurent Baffie. Les "courageux" bien que souvent simplement vulgaires Didier Porte et Stéphane Guillon. Ces chroniqueuses et ces chroniqueurs qui se vantaient de n'aimer rien ni personne et le claironnaient en termes plus fleuris qu'un champ de tulipes recouvert de purin. PedoBear. La Page Pute de Brain Magazine. La shitlist de The Drone. "Les 50 personnalités à ne plus suivre" de Gonzaï. Les engueulades vertes et pas mûres entre participants de reality shows. Le blog dessiné de Bastien Vivès. La bédé ultra-régressive Georges Clooney, une histoire vrai. Les films avec Jonah Hill. J'en passe de bien pires encore. Bref, au moment de se mettre en scène publiquement, il y avait dans l'air largement de quoi bien davantage inciter à se montrer soi-même trash, transgressif et régressif plutôt que de s'afficher militant de la bienveillance inclusive et croisé vegan du cyclisme en ville, comme c'est plus souvent le cas aujourd'hui. L'usage des réseaux sociaux obéit à des modes. Il s'en dégage des pratiques plus remarquées que d'autres et, dans mon souvenir, la tendance lourde de 2010-2015 était surtout comparable au scénario du film Les Idiots de Lars Von Trier. Je pense d'ailleurs que c'est surtout pour ça que tant de gens en ont aujourd'hui honte. Bien sûr, certains font disparaître leurs tweets d'alors parce que ceux-ci pourraient être utilisés pour socialement les démolir ou légalement les poursuivre. Bien sûr, il existe de très sales dossiers, de vrais squelettes dans de vrais placards et des affaires qui méritent toujours des poursuites légales. Bien sûr, il est des images de vierges effarouchées de 2020 qui ne survivraient pas aux captures d'écrans de leurs véritables incarnations sur les réseaux sociaux de 2010. Mais si tant de gens qui n'ont aucun caca de conscience à se reprocher tentent aujourd'hui de réécrire, d'effacer et de tout simplement oublier cette époque online, c'est peut-être surtout parce qu'elle leur fait tout simplement honte, comme une vieille mode dépassée. Comme le papier peint fleuri et les pattes d'ephs mauves des seventies. Comme les Buffalo des années 90. Un truc coince. Il y a ainsi toute une production à vocation (para) humoristique qui me faisait drôlement bidonner vers 2010-2013 et qui là, me laisse curieusement de marbre. Ce n'est pas que ça m'indigne ou me fasse honte. Je trouve juste ça complètement ringard. Des reliques d'un humour mort; très, trop roquet. Bastien Vivès me tombe des mains, Stéphane Guillon des oreilles. Les grands clashs historiques des réseaux sociaux me semblent maintenant cruellement manquer de répartie. Comme la techno minimale allemande et les t-shirts sans manche à la Emilio Estevez, ça m'a pourtant emballé, jadis, mais là, ça me laisse donc désormais complètement insensible. Alors que ça date pourtant pour ainsi dire de hier et que je rigole toujours de Jean Yanne et des Monty Python, 50 ans après l'écriture de leurs sketchs. Pourquoi ce qui semblait si hilarant il y a seulement quelques années laisse donc aujourd'hui de marbre alors que des gaudrioles sixties me plient toujours en quatre? Les militants woke auraient-ils fait basculer l'humour dans un paradigme différent? Cette culture LOL du début de la décennie précédente dégagerait-elle réellement un truc profondément toxique dont on aurait davantage conscience aujourd'hui? Tout cela descendrait-il en ligne trop directe du fameux "esprit Canal", modèle comique durant les nineties et le début des 00, repoussoir jugé incroyablement beauf depuis? Ou alors, tout s'expliquerait beaucoup plus simplement? À savoir que beaucoup de ce qui a été publié sur Internet il y a 10 ans et ensuite pompé par des humoristes et des chroniqueurs parce que ça leur semblait moderne, n'a en fait jamais eu la prétention, et encore moins la vocation, de s'inscrire dans la durée. Ce n'était que du bête LOL à obsolescence programmée. Torcher un tweet trash prenait deux secondes, balancer une bédé régressive sur son blog une demi-journée. Tout cela n'était drôle que dans un contexte précis: celui du Net, de l'acte gratuit et irréfléchi, du ping-pong continu, de l'immédiateté, de l'impermanence, de la transgression, du flirt avec les embrouilles et du fameux leitmotiv des "dix minutes à perdre". Ça n'a jamais été drôle, pas plus alors qu'aujourd'hui, dès que récupéré à la radio, à la télé, sur une scène, dans un album de bandes dessinées, recueilli dans un livre, expliqué à une table ou cité dans un article. Ça n'a été que très rarement drôle trois jours plus tard. Alors, dix ans, pensez donc... Bref, si c'est à la justice française d'enquêter sur les éventuels délits de la Ligue du LOL, je pense que l'on tient malgré tout ici en rebondissant dessus un tout bon sujet socio-cul à creuser: est-ce que l'influence et la rapidité d'Internet vont faire que notre humour change plus vite que lorsque c'étaient la télé, le cinéma et la radio qui en déterminaient les horizons? Trouvera-t-on l'humour inclusif et bienveillant de 2020 déjà ringard en 2025? Est-ce que cette obligation de renouveler ses vannes et ses angles de fond en comble tous les X temps pèsera sur les possibilités de carrières des humoristes? Allez, hop! Au travail, la rédaction!