Sur la pochette de Black Tenere, le nouveau Kel Assouf, le Touareg ixellois Anana Harouna semble avoir été enterré dans un étrange sable contaminé. "Avec le photographe Maël Lagadec, on a voulu traduire visuellement le titre du disque. Cette idée de désert noir, explique son manager Michael Wolteche. Ça faisait référence à la violence, au côté sombre. Mais aussi aux matières premières. On a donc pensé à un désert de pétrole. Et on s'est dit que ce serait génial de donner l'impression qu'Anana en sort pour chanter et faire passer son message."
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Sur la pochette de Black Tenere, le nouveau Kel Assouf, le Touareg ixellois Anana Harouna semble avoir été enterré dans un étrange sable contaminé. "Avec le photographe Maël Lagadec, on a voulu traduire visuellement le titre du disque. Cette idée de désert noir, explique son manager Michael Wolteche. Ça faisait référence à la violence, au côté sombre. Mais aussi aux matières premières. On a donc pensé à un désert de pétrole. Et on s'est dit que ce serait génial de donner l'impression qu'Anana en sort pour chanter et faire passer son message."Comme c'est souvent le cas avec les hommes bleus, Black Tenere est un disque engagé. Un album de lutte. Une insurrection musicale contre l'injustice et l'oppression. Fransa, l'ensorcelant et époustouflant titre d'ouverture de l'album, parle de la colonisation française. "L'histoire du peuple touareg y est indubitablement liée, retrace dans sa loge du Rockerill l'accueillant Anana, chapeau sur la tête, clope au bec et verre de vin blanc à la main. Nous étions déjà marginalisés au XIXe siècle. Et il y a eu des confrontations. Fransa parle d'une tragédie. J'aime mettre des histoires en musique comme d'autres les écrivent dans des livres. Il est important de ne pas oublier, que ce genre de récits soient sauvegardés, qu'on en garde des traces." Surtout quand on connaît le côté cyclique de l'Histoire. " Lorsque je retourne chez moi au nord du Niger, là où je suisné et où j'ai grandi, je trouve des casernes militaires françaises, américaines. C'est comme un retour de la colonisation mais sous une autre forme, anti-terroriste. Le pays a pris son indépendance au début des années 60. Mais aujourd'hui, elle est de plus en plus relative..."L'album, enregistré en juin 2018 à Stockholm, parle aussi du désert, de géopolitique... L'an dernier, Anana est retourné au Niger en famille, accompagné de ses trois filles. Toujours une source d'inspiration pour ses chansons. "Ma région, celle d'Agadez, est vraiment isolée. Elle a beaucoup vécu du tourisme mais pour des raisons de sécurité, elle a été classée zone rouge. Plus personne n'ose s'y rendre. Alors que des attentats et des attaques qui font 130 morts comme à Paris, ça n'est jamais arrivé. Il faut deux à trois jours pour y aller. Tu as toute une jeunesse sans travail, au chômage, livrée à elle-même, qui pourrait très vite tomber dans le giron extrémiste. La population est la première à pouvoir assurer sa sécurité physique. Mais pour ça, il faut déjà qu'elle puisse assurer sa sécurité alimentaire. L'armada militaire étrangère aggrave encore les choses. D'autant qu'il n'y a pas d'infrastructures, juste des multinationales qui vont y exploiter l'uranium, le pétrole. Il y a toujours des mains invisibles qui manipulent la population pour mieux piller les richesses derrière." D'après Anana, les tensions qui électrisaient le nord du Mali se sont apaisées ces dernières années. Des accords ont été conclus. Un dialogue s'est installé avec le gouvernement. Tandis qu'au Niger, rien n'a vraiment changé. "Il n'y a pas de violence. Il n'y a pas de guerre. Mais il y a un abandon. Et la population en paie toujours le prix. À Agadez, un groupe électrogène qui alimente notamment l'hôpital (il est censé résoudre le manque croissant en énergie électrique dont la ville souffre depuis des décennies, NDLR) a par exemple été réquisitionné et emmené à Niamey pour la Coupe d'Afrique de football des moins de 20 ans... Il y a toujours des combines, de la corruption. Ça ne fait pas avancer le développement."Sur son troisième album, le superbe Black Tenere, une nouvelle fois fomenté avec Sofyann Ben Youssef (Ammar 808) et cette fois fabriqué en trio ( "synonyme de vie et d'énergie"), Kel Assouf continue de secouer la musique traditionnelle des sables avec le rock occidental. Celui, costaud, qu'il écoute: Led Zeppelin, Black Sabbath, Queens of the Stone Age... Comment vivre son identité touarègue en exil? Et plus précisément en Belgique? "Ma vie est entre ici et là-bas. Il est important que mes enfants sachent d'où je viens. Connaissent une autre réalité. Dans leurs exposés scolaires, mes filles évoquent le désert, la sécheresse. Les enfants qui n'ont rien. Je leur ai toujours beaucoup parlé de mon histoire. Il existe un rendez-vous annuel où se retrouve toute la diaspora touarègue d'Europe. Trois jours de concerts, de projections, de débats. Il y a quelques années, on a même fait ça à Virton..."Le combat et la résistance, on vous le disait, sont essentiels dans la musique des hommes bleus. Anana soutient autant les marches écologistes que le mouvement des gilets jaunes. "Ma fille a manifesté pour le climat avec l'école. Elle s'est même fait interviewer par le New York Times. C'est un combat universel. Dans le désert, il y a l'uranium à ciel ouvert, la radioactivité, les puits contaminés, la sécheresse... Il faut penser à l'avenir de nos enfants. Nous devons protéger cette terre que nous leur laisserons en héritage. J'ai toujours vu des manifestations en Belgique depuis que j'y suis arrivé. Les revendications des gilets jaunes me semblent d'ailleurs légitimes. Tu vois tous ces mecs extrêmement riches qui ne paient pas d'impôts alors que d'autres n'arrivent pas à se chauffer et à nourrir leurs enfants... On ne peut pas continuer à gratter chez ceux qui n'ont rien ou pas grand-chose."Si America s'attaque aux politiques expansionnistes des États-Unis et d'Israël, Amghar est un hommage à Mano Dayak, une figure emblématique du peuple touareg décédée en 1995 dans un mystérieux accident d'avion. L'appareil avait pris feu et explosé au décollage. "Cousin de ma mère, c'était à la fois un combattant et un activiste. Il a vraiment défendu la cause. Il était de la première rébellion. Il a amené le tourisme et le Paris-Dakar dans la région d'Agadez. C'était un ami de Thierry Sabine. Il a même écrit des livres: Je suis né avec du sable dans les yeux et Touareg, la tragédie ..."