Il n'aura fallu qu'un long métrage à Steve McQueen, artiste contemporain britannique renommé, pour se faire un nom au cinéma. Présenté à Cannes en 2008, Hunger ne devait pas seulement secouer un Festival dont il allait repartir avec la Caméra d'or. Il allait aussi imposer une griffe toute singulière, peinture à l'esthétique aussi saisissante que maîtrisée des derniers mois de Bobby Sands, figure emblématique de la lutte indépendantiste irlandaise, lui qui, afin d'obtenir le statut de prisonnier politique pour les membres de l'IRA, devait se laisser mourir de faim dans la prison de Maze, à Belfast, en 1981. Hunger retraçait le combat d'un homme privé de liberté, Shame ( lire critique page 31) en prend l'apparent contre-pied en s'attachant à Brandon, un wonder boy mais surtout un individu jouissant de toutes les possibilités offertes par la société occidentale -non qu'il n'y ait là une autre forme d'enfermement, comme le film ne se fera faute de le souligner. "Un projet découle souvent de ce que l'on a fait précédemment, explique McQueen alors qu'on le rencontre à la Mostra de Venise...

Il n'aura fallu qu'un long métrage à Steve McQueen, artiste contemporain britannique renommé, pour se faire un nom au cinéma. Présenté à Cannes en 2008, Hunger ne devait pas seulement secouer un Festival dont il allait repartir avec la Caméra d'or. Il allait aussi imposer une griffe toute singulière, peinture à l'esthétique aussi saisissante que maîtrisée des derniers mois de Bobby Sands, figure emblématique de la lutte indépendantiste irlandaise, lui qui, afin d'obtenir le statut de prisonnier politique pour les membres de l'IRA, devait se laisser mourir de faim dans la prison de Maze, à Belfast, en 1981. Hunger retraçait le combat d'un homme privé de liberté, Shame ( lire critique page 31) en prend l'apparent contre-pied en s'attachant à Brandon, un wonder boy mais surtout un individu jouissant de toutes les possibilités offertes par la société occidentale -non qu'il n'y ait là une autre forme d'enfermement, comme le film ne se fera faute de le souligner. "Un projet découle souvent de ce que l'on a fait précédemment, explique McQueen alors qu'on le rencontre à la Mostra de Venise. J'avais tournéHunger dans une prison, et je me suis demandé ce qui se passerait en renversant cette perspective..."Après Edna Walsh pour son premier film, c'est vers la dramaturge Abi Morgan que s'est cette fois tourné McQueen pour l'accompagner dans l'écriture; une auteure que les cinéphiles vont apprendre à connaître, puisqu'elle est aussi la scénariste de The Iron Lady, le biopic consacré à Margaret Thatcher dont la sortie est imminente. "Quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois, Abi et moi, nous avions prévu de nous voir une heure. Trois heures plus tard, nous étions encore là à discuter. Notre conversation s'est terminée autour du sexe et d'Internet; c'est comme cela qu'est née l'idée d'un homme accro au sexe. Cela se passait il y a 3 ans, le sujet n'était guère en vogue, et cela m'intéressait d'enquêter à ce propos." A force de rencontres avec des psychanalystes spécialistes de la question et autres sex-addicts eux-mêmes, les contours du projet s'affinent bientôt: "On en vient forcément à interroger sa propre psyché, ce qui s'est avéré fort intéressant. Et on va toujours plus loin dans la compréhension de la manière dont fonctionnent ces gens. Ils se livrent en quelque sorte à des "sexcapades", qu'ils surfent sur Internet, se masturbent, aillent voir des prostituées, ou autre chose encore, en prenant parfois des risques considérables, sexuellement. Et lorsqu'ils en reviennent, ils sont submergés par des vagues de honte et d'embarras. Ils passent tous par là, sans exception, et pour échapper à la honte, ils n'ont d'autre recours que de recommencer." Soit les fondements de tout mécanisme addictif, et une forme de pathologie que McQueen rapproche d'ailleurs de l'alcoolisme, en écho aux propos d'un psychanalyste: "Il nous a expliqué que l'addiction au sexe n'avait pas plus à voir avec le sexe que l'alcoolisme avec le fait d'avoir soif." New York s'impose rapidement comme cadre du récit. McQueen connaît bien la ville, pour y avoir étudié à la Tisch School of the Arts et travaillé régulièrement, et évoque un terrain particulièrement propice aux évolutions de Brandon: "Les choix y sont multiples, et la liberté omniprésente. Si l'on y met quelqu'un comme Brandon, qui ne pense absolument pas aux autres, mais exclusivement à lui-même, c'est intéressant. Et avec pour thème le besoin compulsif de sexe de ce personnage, on ne peut rêver meilleur endroit: à ses yeux, c'est La Mecque. Et à New York, on peut consommer le sexe comme de la nourriture à emporter, sans communiquer avec qui que ce soit -c'est une ville où l'on peut mener une existence totalement solitaire et isolée." Soit le lot d'un protagoniste dont le train-train sera toutefois bousculé par l'irruption dans le paysage de sa s£ur, Sissy, un concentré, forcément instable, de fragilité et de sensibilité à fleur de peau, et le raccord incertain à un ailleurs que viendra incarner sa version d'une chanson de circonstance: New York, New York. "Liza Minnelli et Frank Sinatra l'ont interprétée à leur façon, mais ce n'est pas du tout une chanson de célébration, c'est un blues, un rêve qui ne s'accomplit pas." Plus dure sera la chute semble nous susurrer Carey Mulligan alors que Michael Fassbender entame ce qui sera une longue descente aux enfers. L'acteur (avec qui McQueen tourne également son 3e film, Twelve Years of Slavery) livre ici une prestation non moins stupéfiante que celle de Hunger, qui l'avait révélé. "Quand je vois Michael à l'écran, je ne sens pas qu'il joue, je le crois. Et il est prêt à toujours aller plus loin pour se rapprocher de ce que nous sommes en tant qu'être humains. Il a cette qualité qui fait que quand on l'observe, on peut retrouver un peu de soi en lui. Seuls certains acteurs sont capables de communiquer ce sentiment de réalité." Aussi inconfortable soit-il, d'ailleurs. A cet égard, Shame n'est assurément pas un film qui ménage le spectateur. L'esthétique glacée dont McQueen habille son propos débouche toutefois sur un sentiment paradoxal: "Je m'en réfère toujours à Velázquez et Goya, qui peignaient des atrocités mais veillaient, à travers leurs compositions, à ce que leurs toiles soient engageantes. Il faut amener les gens à regarder des choses qu'ils ne voudraient pas voir autrement." Dans le chef de Brandon, son parcours se muera d'ailleurs, chemin faisant, en conte moral, évoluant à la surface des dérives du monde. "Je suis un moraliste, absolument. Mais ne le sommes-nous pas tous? approuve le cinéaste. En tant qu'artiste, je souhaite refléter ce qui me paraît urgent et passionné aujourd'hui. C'est là, à mon avis, le rôle du cinéma. Le cinéma peut être une nécessité: je crois dans son pouvoir, et dans la capacité qu'il a, en une heure et demie, à déclencher des discussions." Shame en apporte la fort convaincante démonstration... ENTRETIEN JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS, À VENISE