Dans le paysage de la philosophie contemporaine, Jean-Clet Martin fait figure d'outsider heureux. Héritier de l'oeuvre d'un des plus grands penseurs de la fin du XXe siècle, l'immense Gilles Deleuze, il n'a pourtant jamais joué le jeu paresseux du simple commentaire, voire du psittacisme. Penseur exigeant, au style chamarré et baroque, spécialiste de Hegel, Derrida ou Borges, il a aussi dévolu d'importants ...

Dans le paysage de la philosophie contemporaine, Jean-Clet Martin fait figure d'outsider heureux. Héritier de l'oeuvre d'un des plus grands penseurs de la fin du XXe siècle, l'immense Gilles Deleuze, il n'a pourtant jamais joué le jeu paresseux du simple commentaire, voire du psittacisme. Penseur exigeant, au style chamarré et baroque, spécialiste de Hegel, Derrida ou Borges, il a aussi dévolu d'importants efforts aux figures les plus populaires de la culture, des romans de space opera aux films d'horreur. Son dernier ouvrage, tout entier consacré à la filmographie de Ridley Scott, offre comme la synthèse de ces paradoxes: à partir d'une lecture serrée de Blade Runner, Prometheus ou Alien, c'est bien à une méditation puissante sur le statut de l'humanité qu'il convie son lecteur. Le sous-titre du livre dit l'essentiel: Philosophie du monstrueux. Prise en tenailles entre les "cyborgs" et les "héros" qui composent les deux parties, la question de l'humanité et de ce dont elle est capable se transforme de manière irrésistible en celle du monstre qui l'excède de partout -comme si cet excès était tout ce qu'elle pouvait être. À l'âge du post-humanisme, aller jeter un oeil à ce que disent et font Roy Batty ou David 8 permet de comprendre que le secret de l'humanité ne réside pas dans cette intériorité dont nous faisons tant de cas, mais au contraire dans ce qui nous traverse et fait de nous autre chose que nous-mêmes. La "Singularité", si elle doit jamais se produire, ne viendra pas de nous; elle viendra d'une manière nouvelle de nous articuler avec ce qui n'est pas nous -ce nous qui n'existe pas. Exemplaire exercice de lecture philosophique d'une oeuvre encore inachevée, Ridley Scott creuse donc davantage le travail d'exploration du "dehors" qui est celui de Jean-Clet Martin. Un travail qui résonne d'autant plus fort à nos oreilles que s'évanouit dans le lointain le souvenir de Rutger Hauer, inoubliable interprète de Batty, décédé il y a quelques mois.