Que se passe-t-il lorsque le grand prêtre de la décroissance croise le chemin du maître de la séduction, des objets, de la disparition et de l'horizon fatal? Cela donne des livres. Il y a quelques années, Serge Latouche avait déjà eu l'occasion de réfléchir à la pensée de Jean Baudrillard; il en avait tiré une brochure publiée dans la collection qu'il dirige au Passager Clandestin: Les Précurseurs de la décroissance. Cette fois, c'est une biographie intellectuelle complète qu'il fait paraître chez Fayard, témoin d'une fascination qui ne se dément pas malgré les différences abyssales séparant les deux penseurs. Latouche ne le cache pas, du reste: une grande partie de son livre consiste à tenter de s'expliquer avec ces différences et de juger dans quelle mesure Baudrillard pourrait en effet être considéré comme un allié de la cause décroissante. Mais ce n'est pas le plus intéressant: ce qui fait tout le prix du travail de Latouche est de raconter pour la première fois toute une série de faits et d'anecdotes contribuant à donner au penseur du simulacre et de la simulation l'épaisseur charnelle qu'il s'était toujours évertué à dissimuler. Soudain, derrière les écrits apparaît une figure inquiète et ironique, profonde et pudique, pour qui la pensée était d'abord une manière de provoquer le destin. On en aurait aimé davantage -ce sera pour la prochaine fois. Ou jamais.

de Serge Latouche, ÉDITIONS Fayard, 304 pages.

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