A ce stade de la nuit
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A ce stade de la nuit DE MAYLIS DE KERANGAL, ÉDITIONS VERTICALES, 80 PAGES. 8 Comment le réel s'insinue-t-il dans le travail d'un écrivain? Y a-t-il des sujets qui s'imposent violemment à lui davantage qu'il les choisit? Comment un romancier peut-il s'engager à travers le langage? Tout commence dans une cuisine parisienne. La narratrice -il s'agit de l'écrivain elle-même- est soudain submergée par une succession de flashs spéciaux. Nous sommes le 3 octobre 2013, et la radio relaie bientôt en boucle une seule information, sidérante: un naufrage vient d'avoir lieu au large de la Sicile, avec à son bord 500 migrants clandestins, Erythréens et Somaliens. "Bientôt un nom se dépose: Lampedusa. Il résonne entre les murs, stagne, s'infiltre parmi les poussières, et soudain il est là, devant moi, étendu de tout son long, se met à durcir à mesure que les minutes passent -coulée de lave brûlante plongée dans la mer." Ce durcissement, c'est celui de l'écriture: tournant sans surprise le dos à la psychologie ou au pathos, Maylis de Kerangal (Naissance d'un pont, Réparer les vivants) métabolise le drame à sa manière. Ici plus décisivement peut-être encore que dans ses précédents livres, son écriture -l'une des plus fascinantes et novatrices en langue française ces dernières années- est phénomène de matérialisation. Un processus de saisissement, de cristallisation, de densification. Le nom de Lampedusa charrie une suite de visions -"strates de signes" liées à ce nom propre, auxquelles la narratrice va donner corps les uns après les autres. Il s'agira d'abord de scènes sacrées de cinéma: le visage de Burt Lancaster, prince de Salina, incarnation du Guépard de Visconti, d'après le roman éponyme de Giuseppe Tomasi di Lampedusa puis, glissant d'un Lancaster à l'autre, Ned Merrill, nageur qui a décidé de rallier sa maison de piscine en piscine dans The Swimmer de Frank Perry, inoubliable odyssée fimique dont il apparaît comme le "migrant abîmé dans une trajectoire de plus en plus douloureuse, un parcours où son corps fatigue, souffre et se détériore à mesure que croît la sensation d'être étranger au monde qui l'entoure et doutant de sa réalité." Une image en appelant une autre"à ce stade de la nuit", de Kerangal se laisse dériver le long d'une singulière chaîne d'associations mentales dont elle serait le simple conducteur. Se remémorant un voyage personnel à Stromboli, elle interroge le troublant sentiment d'appartenance ou d'étrangeté qui nous lie aux pays: qu'est-ce que se sentir chez soi -dans l'espace du monde ou celui d'un livre? Citant Bruce Chatwin, Michel Foucault ou Gilles Clément, elle investigue la matérialité de la mer et la symbolique de l'île, mais aussi l'art curieux de la toponymie (d'où vient ce besoin de baptiser l'espace, de poser des lettres sur des points de territoire, et quelles conséquences sur l'imaginaire?). Plus décisif: revenant sur sa traversée de la Sibérie en train (dont elle avait tiré le très beau Tangente vers l'est en 2012), de Kerangal lève le voile sur une éthique d'écriture: chez elle, l'espace est le véhicule et la raison d'être des récits. "Je me dis parfois qu'écrire, c'est instaurer un paysage." Une fois essorées toutes les images, Lampedusa fait alors place à une nouvelle donne -dans des pages saisissantes, une scène particulière vient s'écrire: en quelques lignes déchirantes, l'écrivain recompose les visages des naufragés, redécoupe la masse en individualités mouvantes et porte une vision, accordant hospitalité vibrante à la tragédie du monde. Impressionnant. YSALINE PARISIS