Enfoncé dans son fauteuil, dans le salon d'un hôtel bruxellois, Joe Newman raconte comment il s'est retrouvé la veille au soir à réécouter le premier album de son groupe, et ce pour la première fois depuis un an. "Il sonnait comme un disque différent, un peu comme s'il avait grandi entre-temps... ", avant d'expliquer:"En fait, j'ai d'abord voulu rejeter une oreille à notre dernier single, Hunger Of The Pine (sorti en éclaireur en juin dernier, ndlr). Mais je ne l'avais pas sous la main, j'ai donc été l'acheter sur iTunes." La situation est au minimum cocasse: le chanteur principal d'alt-J, l'une des plus grosses sensations indie de ces deux dernières années, lauréat du prestigieux Mercury Prize pour un album qui a tout de même atteint le million d'exemplaires vendus, a payé pour écouter sa propre musique. "Ah oui, moi, j'ai pensé à précommander la version vinyle", renchérit Gus-Unger Hamilton (clavier)... Chacun interprétera l'anecdote à sa manière: loufoquerie amusante ou signe supplémentaire de l'"hypernormalité" d'un groupe sinon sans image, en tout cas sans dégaine.
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Enfoncé dans son fauteuil, dans le salon d'un hôtel bruxellois, Joe Newman raconte comment il s'est retrouvé la veille au soir à réécouter le premier album de son groupe, et ce pour la première fois depuis un an. "Il sonnait comme un disque différent, un peu comme s'il avait grandi entre-temps... ", avant d'expliquer:"En fait, j'ai d'abord voulu rejeter une oreille à notre dernier single, Hunger Of The Pine (sorti en éclaireur en juin dernier, ndlr). Mais je ne l'avais pas sous la main, j'ai donc été l'acheter sur iTunes." La situation est au minimum cocasse: le chanteur principal d'alt-J, l'une des plus grosses sensations indie de ces deux dernières années, lauréat du prestigieux Mercury Prize pour un album qui a tout de même atteint le million d'exemplaires vendus, a payé pour écouter sa propre musique. "Ah oui, moi, j'ai pensé à précommander la version vinyle", renchérit Gus-Unger Hamilton (clavier)... Chacun interprétera l'anecdote à sa manière: loufoquerie amusante ou signe supplémentaire de l'"hypernormalité" d'un groupe sinon sans image, en tout cas sans dégaine. Les voies du succès sont décidément impénétrables. Certains font la roue pour tenter de se faire remarquer entre deux hypes, sans jamais réussir à capter assez l'attention. D'autres la jouent au contraire profil bas, et ramassent le pactole. En 2012, Gwil Sainsbury, Joe Newman, Gus Unger-Hamilton et Thom Green sortaient ainsi leur premier album, An Awesome Wave. Pour seul nom de groupe, un sigle: le Δ. Simple et graphique certes, mais pas vraiment l'accroche la plus spectaculaire pour un nouveau venu. Ni la plus simple à prononcer. Pour cela, le groupe file quand même un tuyau: sur le clavier d'un Mac, le delta en question est généré par les touches "alt" et "J". Va pour alt-J donc. En rappelant encore que le delta en mathématiques signale "un changement, une variation". Oui, aussi sexy que ça. Formé à l'Université de Leeds, le groupe affiche de fait des mines d'étudiants en informatique. Des têtes de geek qui ont pondu un album difficile à cerner. Du folktronica pastoral? Du rock intello? De la pop expérimentale? Plongés dans un brouillard mélancolique, les morceaux sont chantés par des voix qui hésitent entre couinement batracien nasillard et harmonies médiévales. S'il propose un univers singulier, An Awesome Wave n'est pourtant pas un disque "compliqué". Rien n'y fait: le groupe et son non-look continuent de passer pour cérébraux (les "nouveaux Radiohead", ce genre de choses). Quitte même à agacer certains, qui trouvent le band trop sérieux, voire carrément "boring". En interview, le groupe se défend d'une trop grande intellectualisation de sa musique. Thom Green: "On est assez perfectionnistes. On passe donc pas mal de temps à analyser nos morceaux. Cela ne veut pas dire qu'au départ, la première idée n'est pas complètement intuitive." D'ailleurs, à en croire Gus Unger-Hamilton, alt-J est d'abord une bande de potes, passionnés certes, mais qui ne passent par leur temps à discuter musique. "Quand je rentre dans un magasin de disques, je suis par exemple souvent un peu gêné. Pour me donner une contenance, je commence à chercher des albums que j'ai déjà! (rires)." Newman: "On en connaît pourtant des groupes qui passent leur temps à se lancer des titres d'albums à la figure. Franchement, on a parfois l'impression que ce sont ceux qui ont le moins de talent qui en parlent le plus." Il rigole avant de laisser tomber les derniers accents de fausse modestie:"Je crois qu'on sait juste comment écrire de bonnes chansons, comment y glisser des détails intéressants, les rendre à la fois accessibles et un peu étranges. Vous expliquer comment, c'est par contre une autre histoire..." Plus loin, il ajoute encore: "On a conscience que notre premier disque était bon. On a donc délibérément bossé plus dur pour être sûrs de ne pas foirer le deuxième." Le succès, surtout lorsqu'il est inattendu, n'est pas toujours chose aisée à digérer. Début de l'année, usé par le rythme des tournées, le bassiste Gwil Sainsbury annonçait à ses camarades qu'il préférait quitter le navire. "Deux jours plus tard, on devait rentrer en studio." De quoi faire vaciller la formation anglaise. Ou en tout cas modifier sa dynamique. Thom Green: "Cela nous a rapprochés. J'imagine qu'inconsciemment, chacun a cherché à rassurer les autres sur son implication." Fondamentalement, This Is All Yours laboure les mêmes terres étranges que son prédécesseur, disque d'avant-pop amniotique et ambigüe. Par petites touches, à l'image de sa pochette plus colorée, il se permet cependant quelques extravagances. Comme le pastiche blues-rock Left Hand Free ou la ballade Warm Foothills qui réinvente la notion d'invités (avec les voix de Lianne La Havas, Conor Oberst...). Mais le pied de nez le plus spectaculaire se trouve évidemment sur The Hunger Of The Pine, morceau citant à la fois Alfred de Musset (son poème L'Espoir en Dieu, 1838) et samplant Miley Cyrus ("I'm a female rebel"). Un échange de bons procédés: pour la nouvelle princesse pop trash, une petite caution alternative toujours bonne à prendre; et pour le groupe anglais brumeux, l'occasion de casser son image un peu "raide". Car même s'il ne l'élève jamais trop, alt-J a bien une voix et peut-être plus de choses à revendiquer qu'il ne veut bien le dire. Comme au sujet de Nara, titre qui sert un peu de fil rouge à l'album. Gus-Unger Hamilton: "Nara est une ville au Japon qui a fait du cerf un animal sacré. C'est le protecteur de la cité en quelque sorte. Il y en a un peu partout, qui se baladent en liberté. C'était une manière d'évoquer le désir de vivre sans entraves, de pouvoir faire ce que vous voulez, aimer qui vous voulez. Au moment où l'on enregistrait l'album, c'était les Jeux olympiques d'hiver de Sotchi. On parlait pas mal des droits des homosexuels en Russie... Même si les paroles restent ouvertes, elles sont en partie liées à tout ça." ALT-J, THIS IS ALL YOURS, DISTRIBUÉ PAR INFECTIOUS/PIAS. EN CONCERT LE 3/02, À FOREST NATIONAL. 7 RENCONTRE Laurent Hoebrechts