Entre 2001 et 2005, Alan Ball nous avait empoigné par le col pour nous faire regarder, au travers de sa série Six Feet Under, la mort et la famille au fond des yeux -et nous tirer au passage quelques larmes. Deux ans après le film American Beauty et trois avant sa deuxième série True Blood, il promenait un regard métaphorique sur les questions et les angoisses de l'Amérique contemporaine avec humour, tendresse, empathie et cruauté. Cette oeuvre semble se prolonger avec Here and Now, qui suit le...

Entre 2001 et 2005, Alan Ball nous avait empoigné par le col pour nous faire regarder, au travers de sa série Six Feet Under, la mort et la famille au fond des yeux -et nous tirer au passage quelques larmes. Deux ans après le film American Beauty et trois avant sa deuxième série True Blood, il promenait un regard métaphorique sur les questions et les angoisses de l'Amérique contemporaine avec humour, tendresse, empathie et cruauté. Cette oeuvre semble se prolonger avec Here and Now, qui suit les membres d'une famille multiraciale dont le père, Greg Boatwright (Tim Robbins), est aux portes de la soixantaine. Philosophe jadis influent et instigateur d'une théorie de poche mariant épicurisme et présentisme (on songe à Jon Kabat-Zinn, qui a popularisé les notions d'instant présent, "here and now", et la pleine conscience), il a adopté, il y a une vingtaine d'années, avec sa femme Audrey (Holly Hunter), trois enfants originaires de Colombie (Ramon), du Vietnam (Duc) et de Somalie (Ashley), avant que naisse leur fille biologique (Kristen). Ramon puis Duc sont atteints de visions qui troublent le champ du réel, semblent convoquer une mémoire traumatique refoulée ou un inconscient collectif qui attend d'être nommé, ainsi qu'un symbole aussi récurrent que cryptique: "II:II". Si, au bout du 4e épisode, la nature de ces hallucinations a secoué la famille de questions mais n'a toujours pas débouché sur un quelconque début de réponse, la série s'est déjà manifestée, en revanche, comme un catalogue piquant des maux de l'Amérique de Trump: le racisme et la transphobie; le culte de la performance et de l'apparence; le personal branding qui transforme les individus en narcisses mythomanes; la technodépendance; la défaite des idéaux progressistes; le confusionnisme et le fascisme latents; les abus sexuels et le viol; les fake news et les vérités alternatives; la nature perçue comme une entité extérieure, à dominer; une société globalement en burn out, à l'image de Greg, en larmes, garé en bord de route. C'est assez bien vu de la part d'Alan Ball, qui confirme donc la qualité de son écriture poétique et anthropologique, portée par des acteurs sublimes et une réalisation sobre. Espérons que le reste de la saison ne laissera pas la dimension surnaturelle, jusqu'ici parcimonieuse mais très évocatrice (on n'en dit pas plus), sombrer dans l'ésotérisme pompeux.