À 28 ans, ils sont rares, les artistes qui possèdent un vocabulaire formel propre et déploient une oeuvre d'une extrême cohérence. C'est le cas de Léa Belooussovitch, plasticienne née à Paris en 1989 mais installée depuis huit années à Bruxelles. Après un master en dessin à La Cambre -dans l'atelier de Denis De Rudder- mené entre 2009 et 2014, la jeune femme décroche le Prix Moonens 2014. La récompense? Une aide financière à la production ainsi qu'un atelier disponible pour une période de neuf mois. Cette première reconnaissance lui met le pied à l'étrier, notamment en lui ouvrant le champ des résidences. "La résidence est une dynamique qui convient parfaitement à ma personnalité, j'ai besoin de faire beaucoup et rapidement", explique l'intéressée.
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À 28 ans, ils sont rares, les artistes qui possèdent un vocabulaire formel propre et déploient une oeuvre d'une extrême cohérence. C'est le cas de Léa Belooussovitch, plasticienne née à Paris en 1989 mais installée depuis huit années à Bruxelles. Après un master en dessin à La Cambre -dans l'atelier de Denis De Rudder- mené entre 2009 et 2014, la jeune femme décroche le Prix Moonens 2014. La récompense? Une aide financière à la production ainsi qu'un atelier disponible pour une période de neuf mois. Cette première reconnaissance lui met le pied à l'étrier, notamment en lui ouvrant le champ des résidences. "La résidence est une dynamique qui convient parfaitement à ma personnalité, j'ai besoin de faire beaucoup et rapidement", explique l'intéressée. En 2015, elle enchaîne: cette fois, c'est la Fondation du Carrefour des Arts qui lui met à disposition un atelier pour une autre période de neuf mois. Dès la sortie des études, Léa Belooussovitch a compris qu'il n'y avait rien de pire que d'attendre la reconnaissance seule dans son coin. Du coup, elle multiplie les projets qui lui permettent d'expérimenter, de se connecter et d'élargir son réseau. Ainsi de Friche, un collectif auquel elle appartient et dont l'ambition est de "transformer un endroit désaffecté en un lieu de création libre, à la fois pluridisciplinaire et autogéré, faisant exploser les codes des galeries et autres institutions dans une capitale qui regorge de chancres de ce type". En multipliant les initiatives de la sorte, Léa Belooussovitch peut s'enorgueillir de vivre pleinement de sa pratique. "Dans la foulée de La Cambre, j'ai travaillé pendant un an en galerie d'art en tant qu'assistante pour assurer mon quotidien, désormais ce n'est plus le cas. Aujourd'hui, j'aspire à une vraie rencontre avec un galeriste, celle qui fait sens et permettra à mon travail d'évoluer", confie cette plasticienne dont la détermination impressionne. Le moins que l'on puisse dire c'est que jusqu'ici Léa Belooussovitch n'a pas eu besoin d'aide pour amorcer son travail. Celui-ci se répartit entre dessin, photo et vidéo. À l'origine de sa production, on trouve des images préexistantes en provenance d'articles de presse ou de données médiatiques. Il s'agit fréquemment de photographies crues et violentes qui disent la brutalité du monde telle que la dénichent chaque jour les reporters qui arpentent le globe. Cette horreur que l'objectif dévoile à travers une netteté sensationnaliste, Léa Belooussovitch la voile avec pudeur, générant de la sorte une image d'une nature critique. Elle poursuit: "Je m'arrête sur les personnages en souffrance qui sont dans une situation d'entre-deux. Je les recadre, j'opère un déplacement." Ce changement de perspective s'accompagne de l'utilisation d'un support inédit pour une démarche de dessin: le feutre. On a connu ce matériau organique à la fois protecteur et rempart contre le bruit du monde chez un Joseph Beuys (Plight, 1958-1985), il est ici générateur de flou et d'évanescence. En répercutant ses dessins sur du feutre blanc industriel, la jeune femme brouille les pistes, la représentation se donne désormais "comme s'il y avait un voile entre nous et l'événement". Un rideau pudique, un halo de pigments, qui soulage un réel trop souvent soumis aux regards incisifs d'une société du spectacle dont les yeux se sont brûlés à l'ampoule du voyeurisme. Parfois, Léa Belooussovitch ne se contente pas de recadrer, elle efface. Un condamné disparaît d'une exécution capitale pratiquée en public. Ne reste que le contexte, du coup l'oeil s'affole: "Ce que je vois est-il bien ce que je crois?" Et vice-versa. Sans oublier que l'artiste se plaît également à protéger, à l'instar de cette série de photos personnelles tirées en grand format à partir de négatifs moisis retrouvés dans la cave familiale. À l'heure de la prolifération des images à travers la multiplication des écrans et des technologiques, Belooussovitch réfléchit sur ce qui peut justifier le passage de l'image à l'oeuvre. Elle a choisi son camp en refusant de perpétuer la banalisation de la violence par la représentation. Une opération de déminage pour laquelle elle convoque les mots d'Annette Becker dans Montrer les violences extrêmes: "À la violence de l'histoire succèderait l'imposture de la représentation, seconde mort, seconde injustice."(1) Il est donc question ici de mettre fin à une logique du talion qui, si l'on en croit l'Ancien Testament, aurait été initiée par Caïn. C'est justement sur une magnifique photo noir et blanc du frère d'Abel que s'ouvre Facepalm, la nouvelle exposition de Léa Belooussovitch -un accrochage qui, pas de hasard, surgit après une nouvelle résidence lourde de cinq mois d'un travail intensif. Avec ses noirs denses, cette image issue d'une sculpture en marbre d'Henri Vidal, photographiée au Jardin des Tuileries par la plasticienne elle-même, fascine tout autant qu'elle augure historiquement le propos. L'oeil de Léa Belooussovitch s'est arrêté sur ce geste -appelé "facepalm" depuis le début des années 2000- qui consiste à se cacher le visage dans la paume de la main en signe de honte. L'horizon de cette action est à la fois une "vision d'horreur devenue insoutenable", un trope omniprésent chez la Française, mais également une manière, peut-être aussi dérisoire que l'autruche qui met la tête dans le sable, de se dérober au regard d'autrui. On s'en doute, une telle vulnérabilité ne pouvait que retenir l'attention de l'intéressée, qu'elle décline à travers six portraits féminins tirés des archives numériques du Chicago Tribune. Imprimées sur du tissu de satin, les photographies en question ramènent à d'étonnantes complicités, sur fond de crimes passionnels, nouées à l'époque de la Prohibition. Leur propos dépasse l'anecdote circonstanciée car elles disent également ce que personne ne veut entendre: innocence et culpabilité sont indissociablement liées. En nous aussi. Facepalm, Léa Belooussovitch, MAAC, 26/28 rue des Chartreux, à 1000 Bruxelles. www.maac.be Jusqu'au 02/07. (1) Annette Becker et Octave Debary (sous la dir. de), Montrer les violences extrêmes, Creaphis éditions, Paris, 2012, p.6.Texte Michel Verlinden