Pantalon de toile clair, chemise à motifs, pull sombre, Jo Dekmine constate que le temps de septembre, brusquement d'automne, n'est guère propice au port de sandales d'été... Il rit, interloqué par sa propre distraction météo, de ce fameux spasme bref qui accentue le couple d'yeux perçants. A 82 ans, il ferait un aigle crédible ou un très bon cardinal (dévoyé) dans une production de Jodorowsky. Mais sa vie vraie -directeur du Théâtre 140 depuis un demi-siècle- et les explorations antérieures avec Barbara ou Ferré suffisent à l'introniser dans le flux de l'Histoire. Celle des audacieux, qui font de la culture une aventure, un gymkana, un trekking, un chemin de Compostelle pour jouisseurs. D'ailleurs, Jo est croyant et il porte des sandales. Devant des cèpes poêlés et une assiette de spaghettis vongole, il confirme que la vie est goûteuse.
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Pantalon de toile clair, chemise à motifs, pull sombre, Jo Dekmine constate que le temps de septembre, brusquement d'automne, n'est guère propice au port de sandales d'été... Il rit, interloqué par sa propre distraction météo, de ce fameux spasme bref qui accentue le couple d'yeux perçants. A 82 ans, il ferait un aigle crédible ou un très bon cardinal (dévoyé) dans une production de Jodorowsky. Mais sa vie vraie -directeur du Théâtre 140 depuis un demi-siècle- et les explorations antérieures avec Barbara ou Ferré suffisent à l'introniser dans le flux de l'Histoire. Celle des audacieux, qui font de la culture une aventure, un gymkana, un trekking, un chemin de Compostelle pour jouisseurs. D'ailleurs, Jo est croyant et il porte des sandales. Devant des cèpes poêlés et une assiette de spaghettis vongole, il confirme que la vie est goûteuse. Les Halles de Schaerbeek ont 40 ans, le 140 en a 50 et le Théâtre des Galeries, 60, alors ça va... J'ai vu construire le théâtre, j'en suis le créateur et je suis toujours là, ce qui est, paraît-il, assez rare comme profil. Comme le fait que je sois en écriture l'avocat de mes découvertes et des spectacles qui m'emballent(1). Je suis un homme libre dans mes choix, ni prisonnier d'une compagnie, ni d'un devoir, si ce n'est d'être la vitrine d'une certaine sensibilité d'aujourd'hui à travers le théâtre, la danse et la musique, et cela au niveau international... Oui, les mêmes mugissements (sourire) mais, en 50 ans, j'ai appris mon métier sur le tas: jusque-là, j'avais surtout fait des cabarets littéraires en étudiant à La Cambre ou créé des foulards qui faisaient parler de moi dans Vogue(sourire). Avant d'avoir le 140, je n'allais pas beaucoup au théâtre, au départ je ne l'aimais d'ailleurs pas beaucoup. Puis, il y a eu le Living Theater, les premiers, je crois, à travailler avec la nudité, Roland Dubillard, Jérôme Savary. Avant même de monter Le Grand Magic Circus et ses animaux tristes, Savary avait fait Le Labyrinthe d'Arrabal, une forme de théâtre clochard, avec des personnages dichotomiques, la toute petite, la très grande... Eux sont plutôt des scientifiques de l'absurde: ils ont accompagné les deux tiers du parcours du 140. Ce type d'humour a été l'une des lignes de spectacles qui ne sont pas fréquentés par les amateurs de rire aux éclats. Il y a le rire "AhAh" et puis il y a l'autre, et certains se situent à mi-chemin en équilibre joyeux, comme mon copain Christophe Alévêque qui joue chez nous le 18 octobre. Le rire le plus rigoureux, c'est Desproges venu plusieurs fois au 140. Le rire le plus fort, c'est (Roland) Topor qui secouait la table du restaurant. Notre saison s'ouvre avec Twerk (les10 et 11 octobre, ndlr), un spectacle de danse importé de New York bourré d'humour: ils se poilent, se marrent, strictement sans aucun message (sourire) mais il s'agit d'une très belle danse, un peu travelo... Andrea Sitter a bien connu Pina Bausch et elle est de la même forte identité: elle écrit ce qu'elle dit et c'est beau. Elle fait un spectacle avec une circassienne bavaroise et il y a même un yodel: elle se fout de la gueule de son enfance. Sur scène, il y a Max -dont j'ai fait la connaissance-, cochon-philosophe qui guide merveilleusement le spectacle. Michèle Noiret adore Andrea: pour elle, c'est une toute grande mais le grand public est toujours en retard. D'ailleurs, en dehors de certaines vedettes consacrées, généralement de la chanson, je présente des choses avant la célébrité et c'est parfois inconfortable. Quand j'ai programmé Pina Bausch à La Monnaie, je me suis levé et j'ai dit: "Le 140, c'est ici!"C'était le trio Fontaine, Higelin et Rufus dans une comédie musicale, émouvante, drôle et bizarre, proche de leur triple sensibilité. J'avais découvert ces gens à la Vieille-Grille, un cabaret-théâtre parisien et c'était vraiment mon univers: loufoque mais avec des options! Quand j'ai eu Higelin au bout du fil, récemment, pour lui demander de venir pour les 50 ans du 140, il m'a répondu: "Moi, je voudrais beaucoup mais l'agent..." Ils sont venus au 140 avec un petit camion mais faisaient quand même autant de bruit qu'avec un gros (sourire). Ma mère qui était musicienne et chantait merveilleusement Mozart, m'a dit: "C'est beau." Pink Floyd a incarné la grosse période du rock artisanal, puis on est passé à la période industrielle. Maintenant, on vit celle où des groupes rejouent les morceaux des autres. Leur version d'Antigone en arabe est un bijou, toute en émotions: ils témoignent non seulement du texte classique mais aussi de la réalité telle que décrite par Mahmoud Darwish, le poète palestinien. Créon, le roi despote et intraitable d'Antigone, joue avec à la main un chapelet, armé de sa foi... et ce n'est donc pas un islamiste. Je suis croyant mais je ne me suis pas projeté dans la culture par réaction au catholicisme, j'ai senti que j'avais droit à un accompagnement et cela m'a convenu. Je suis rigoureusement armé contre les intégrismes: je crois que la culture peut avoir un rôle réformateur mais à très longue échéance. Il faut d'abord que toutes les maladies et mouvements se vivent, dans les pays arabes comme ailleurs. La Syrie est un monstre qu'il faut arrêter mais après? En étant un peu le vieux con que je suis, en sachant bien ce qui ne m'appartient pas, ce que je ne connais pas, ce que je ne sais pas faire. J'ai une très grande connaissance de mes impuissances et de mes éventuels manques intellectuels. J'ai vu un grand ami qui s'appelle Jacques Brel s'exprimer sur tout, comme Montand qui s'est pris pour un philosophe et un politologue alors que c'était un artiste. Je suis sans arrêt perturbé par ce qui se passe dans le monde mais sans être le politologue des solutions. Je consomme la culture de manière jouissive, je n'ai pas de vocation pour les spectacles sérieux, à haute portée intellectuelle, mais j'ai une propension aux spectacles remplis de gravité et d'intelligence. Tous les artistes présentés au 140, d'une certaine manière, parlent d'eux, de leur vécu, de leur sensibilité. Le 140, c'est des personnes plus que des personnages. (1) JO SIGNE LES ÉDITOS ET UNE PARTIE DES TEXTES DES PROGRAMMES DU 140. WWW.THEATRE140.BERENCONTRE Philippe Cornet