Alors que la deuxième saison de Killing Eve est diffusée actuellement sur BeTV, voilà que la première sort en DVD, accompagnée de très plantureux bonus (scènes inédites, secrets d'écritures et de tournage emballés dans une joyeuseté communicative). Signé pour BBC America, Killing Eve a fait sensation l'an dernier, poursuivant la voie inaugurée par la réalisatrice avec sa série Fleabag: personnages de femmes singulières, banales, azimutées, dont la folie, l'humour cru, la modernité et la tristesse, les quêtes et les errements ne doivent rien aux hommes et n...

Alors que la deuxième saison de Killing Eve est diffusée actuellement sur BeTV, voilà que la première sort en DVD, accompagnée de très plantureux bonus (scènes inédites, secrets d'écritures et de tournage emballés dans une joyeuseté communicative). Signé pour BBC America, Killing Eve a fait sensation l'an dernier, poursuivant la voie inaugurée par la réalisatrice avec sa série Fleabag: personnages de femmes singulières, banales, azimutées, dont la folie, l'humour cru, la modernité et la tristesse, les quêtes et les errements ne doivent rien aux hommes et n'en ont rien à faire de s'y mesurer. Waller-Bridge prolonge avec ces actrices ce courant d'air saccageur bienvenu, joue avec les codes de genres en troussant un thriller qui est aussi une comédie dramatique sur fond d'espionnage international -un domaine où les femmes jouent d'ordinaire les utilités. Quarantenaire fatiguée mais pas résignée encore à se coltiner le plafond de verre des services secrets britanniques où elle est agent de bureau, Eve (Sandra Oh, rescapée de Grey's Anatomy et récompensée pour le rôle de Eve par un prestigieux Emmy Award) va se retrouver à la poursuite d'une tueuse à gages particulièrement retorse et présomptueuse: Vilanelle (Jodie Comer), femme-enfant et femme fatale, boudeuse égotique et joueuse, tue ses victimes avec soin et discrétion pour des commanditaires de l'ombre et, le reste du temps, trompe l'ennui en martyrisant son intermédiaire, sa vieille voisine ou une petite fille croisée chez un glacier. L'une et l'autre vont se lancer dans un jeu du chat et de la souris, un paso doble sanglant, irrésistible de drôlerie et de cruauté. Avec délectation et un suspense sans économie, la série laisse un bilan de cadavres exécutés avec préparation ou dans l'improvisation (une scène dans un night-club berlinois est particulièrement réussie) mais toujours avec précision. Qualifiée en un délicieux double sens, Eve est tout autant celle qui peut être tuée que celle qui va potentiellement révéler la tueuse en elle. Phoebe Waller-Bridge réussit alors la prouesse de dynamiser et dynamiter l'injonction tacite au féminicide autodestructeur (intégration ultime de la domination masculine) tout en remisant au placard le mythe fondateur faisant d'Eve la mère de tous les péchés et, partant, coupable de tous les maux. Le duo d'actrices Sandra Oh-Jodie Comer s'avère d'une redoutable efficacité dans la manière de s'emparer des dialogues crus et des situations burlesques ou dramatiques imaginées en ce sens par Phoebe Waller-Bridge. Cette dernière confirme son art de la comédie où émergent toujours, in fine, les stigmates d'une infinie et touchante tristesse.