Noah Van Sciver dessine comme il respire, et sans aucune limite de genre. On avait découvert, voici deux ans et en français, ce trentenaire américain avec sa trilogie Fante Bukowski, portrait tragi-comique d'un écrivain raté, récit féroce qui révélait un vrai conteur et un vrai regard sur ses contemporains. Depuis, on a compris que Noah Van Sciver s'autopubliait frénétiquement depuis des années (notamment sa revue Blammo) touchant à tous les genres (autobio, fiction, humour, drame, ré...

Noah Van Sciver dessine comme il respire, et sans aucune limite de genre. On avait découvert, voici deux ans et en français, ce trentenaire américain avec sa trilogie Fante Bukowski, portrait tragi-comique d'un écrivain raté, récit féroce qui révélait un vrai conteur et un vrai regard sur ses contemporains. Depuis, on a compris que Noah Van Sciver s'autopubliait frénétiquement depuis des années (notamment sa revue Blammo) touchant à tous les genres (autobio, fiction, humour, drame, récit historique) en ne s'interdisant rien, et surtout pas de puiser dans sa propre existence effectivement romanesque pour raconter ses pairs. Né en 1984 dans le New Jersey au sein d'une famille mormone et déglinguée de six enfants, longtemps employé de fast-food, Noah Van Sciver dépeint mieux que personne l'état de précarité de sa génération et d'une certaine Amérique constituée de laissés-pour-compte. Et ce, qu'il use de la fiction, du drame et du noir et blanc comme dans Le Bord du gouffre -qui narre, sur quatre jours, la descente aux enfers de Joe, employé de pizzeria alcoolique- ou de l'humour, de l'autodérision et de la couleur dans Mon aventure torride, qui revient sur le souvenir, un brin pathétique, de son premier rencart en ligne, quand les ados américains surfaient encore en 64k sur la messagerie AOL en écoutant Korn, Limp Bizkit ou Tupac et en faisant semblant d'être des skaters. Si cette Aventure torride se lit presque aussi vite qu'elle n'a été dessinée, et parlera à tous ceux qui ont grandi dans les années 90 les poches vides mais la testostérone poussée à fond, l'ambiance est tout autre dans Le Bord du gouffre qui porte bien son nom. Sans humour cette fois, et au contraire avec un réalisme glaçant, Van Sciver narre quatre jours du quotidien d'un loser qui s'englue jusqu'au cauchemar, entre un boulot sous-payé, une vie de couple et de parent qu'il a du mal à assumer, une consommation d'alcool qu'il ne maîtrise pas et une belle-mère toxico et toxique. Un récit d'un fatalisme sans fard mais aussi sans pathos, qui donne à voir à quoi ressemble vraiment l'Amérique quand on la vit fauché et sans espoir de changement. Deux livres à la fois très semblables et profondément différents, qui donnent à voir d'autres facettes d'un auteur décidément à suivre.