"Ibrahim ne sera pas présent à l'interview, il a la grippe." Fin juin, on reçoit le nouveau disque comme la mauvaise nouvelle: le leader-fondateur de Tinariwen ne sera pas à Bruxelles pour répondre aux questions qu'on a très envie de lui poser. Il a peut-être la fièvre diplomatique ou le spleen du Nord-Mali, un empire des sables loin des certitudes gavées d'infos de Paris ou New York. " Après chaque tournée, Ibrahim disparaît dans le désert, seules une ou 2 personnes savent comment le joindre, il vit sa vie en brousse. Plus secret que les autres membres du groupe, Ibrahim a un peu de mal avec les foules ou les tournées, particulièrement aux Etats-Unis où l'on doit sans cesse prendre l'avion. Il n'aime pas parler de lui, même s'il adore montrer sondésert..." L'homme qui parle au téléphone depuis Bristol, Angleterre, s'appelle Andy Morgan: manager de Tinariwen de 2005 à la fin 2009, il a tissé un lien très particulier -de l'ordre de l'amitié et de la fascination- avec cette formation touareg du Nord-Mali menée par l'homme au nom de prince, Ibrahim ag Alhabib. " Comme Bob Marley, Tinariwen a cette façon unique, presque parfaite, de mêler l'aigre et le doux, un peu comme les plats chinois... Les mélodies sont simples et sucrées mais l'exécution est tellement rude et vécue qu'elle impressionne. Les raisons du succès me semblent diverses: les Etats-Unis ont craqué sur eux parce qu'ils recherchent constamment les racines du blues, les Anglais aiment la guitare et les Français ont des comptes à rendre avec leur passé colonial."
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"Ibrahim ne sera pas présent à l'interview, il a la grippe." Fin juin, on reçoit le nouveau disque comme la mauvaise nouvelle: le leader-fondateur de Tinariwen ne sera pas à Bruxelles pour répondre aux questions qu'on a très envie de lui poser. Il a peut-être la fièvre diplomatique ou le spleen du Nord-Mali, un empire des sables loin des certitudes gavées d'infos de Paris ou New York. " Après chaque tournée, Ibrahim disparaît dans le désert, seules une ou 2 personnes savent comment le joindre, il vit sa vie en brousse. Plus secret que les autres membres du groupe, Ibrahim a un peu de mal avec les foules ou les tournées, particulièrement aux Etats-Unis où l'on doit sans cesse prendre l'avion. Il n'aime pas parler de lui, même s'il adore montrer sondésert..." L'homme qui parle au téléphone depuis Bristol, Angleterre, s'appelle Andy Morgan: manager de Tinariwen de 2005 à la fin 2009, il a tissé un lien très particulier -de l'ordre de l'amitié et de la fascination- avec cette formation touareg du Nord-Mali menée par l'homme au nom de prince, Ibrahim ag Alhabib. " Comme Bob Marley, Tinariwen a cette façon unique, presque parfaite, de mêler l'aigre et le doux, un peu comme les plats chinois... Les mélodies sont simples et sucrées mais l'exécution est tellement rude et vécue qu'elle impressionne. Les raisons du succès me semblent diverses: les Etats-Unis ont craqué sur eux parce qu'ils recherchent constamment les racines du blues, les Anglais aiment la guitare et les Français ont des comptes à rendre avec leur passé colonial."Arrivé sur la scène internationale en 2002 via un premier album magnétique (The Radio Tisdas Sessions), Tinariwen est d'emblée adoubé par des célébrités, de Santana à Thom Yorke, de Brian Eno à Robert Plant. De l'Anglais Mojo aux Parisianissimes Inrockuptibles, on agite le calicot de la révélation insolite. Cette élégance capable d'envelopper le blues dans un fragment de mystère, Andy Morgan, qui prépare un livre sur le groupe, la définit bien: "Dans notre monde riche et confortable, on adore l'exotisme de la vie dure, elle fait rêver." Tinariwen joue au Coachella, à l'Olympia ou à l'Hollywood Bowl. Son histoire de Tinariwen ne tient pas exactement des Mille et Une Nuits même si elle en a les ingrédients mélos et l'incertitude fondatrice... "A la fin des années 90, on rencontre les premiers Tamasheqs (1) à Bamako et d'emblée, ils nous parlent de Tinariwen, pas vraiment un groupe comme on l'entend en Occident mais plutôt une mouvance de 10 à 15 personnes. On les a fait venir en échange culturel à Angers." Jean-Paul Romann est un autre personnage important de la galaxie Tinariwen. Ingénieur du son français, il a produit plusieurs albums du groupe, dont une majeure partie du dernier, Tassili. Il débusque la musique touareg en compagnie de Lo'Jo, tribu bohème bizarre qui croit aux interstices du voyage. Avec Lo'Jo, Romann se retrouve en janvier 2001 au premier festival au désert, à Tin-Essako, 1600 km soit 3 jours de route au nord de Bamako: " Tinariwen y était, avec Ibrahim. L'atmosphère était étrange parce que, parallèlement à la musique, il restait des problèmes politiques entre le pouvoir central malien et les Touaregs avec lesquels ils avaient fait la guerre. Le Premier ministre était là, entouré de 4X4 et de mitrailleuses et l'un des principaux rebelles touaregs, Ibrahim Ag Bahanga, circulait, complètement incognito, parmi les notables et les représentants officiels de l'Etat." Cette tension, développée par un peuple qui cherche son autonomie, pas forcément son indépendance, est au c£ur de Tinariwen. En l'absence symbolique d'Ibrahim, l'interview bruxelloise de Tinariwen se fait avec Eyadou ag Leche, bassiste de 32 ans. Même s'il est de la jeune génération touareg, son histoire personnelle semble dictée par une saga plus large. " J'ai toujours connu les musiciens de Tinariwen, j'ai grandi avec eux. Mon père est de la même génération qu'Ibrahim qui a d'ailleurs joué à mon baptême: on vient tous de la même région, Kidal, au Nord-Mali, à environ 700 km au sud de la frontière algérienne. Le téléphone fixe y est arrivé en 2000, le portable 3 ans plus tard: c'est une ville qui existe depuis les années 60 et qui, traditionnellement, est un lieu de passage et d'approvisionnement. Même le gouverneur de la ville repart l'après-midi dans le désert. " Pour Eyadou, pendant longtemps, la musique ne circule que par la radio aux transmissions hasardeuses, et par les cassettes qui amènent des incongruités décalées, " comme Jimi Hendrix que j'ai découvert en 2002". La vieille bande analogique transmet Santana ou le son du Sahel, notamment les mélodies magiques d'Ali Farka Touré, berger-musicien (1939-2006) qui va mettre la musique malienne en orbite, bluffant entre autres Ry Cooder, avec lequel il enregistrera. Pas besoin d'être ethnologue ou cartomancien pour comprendre que Tinariwen est le décalque de son environnement désertique, de cette terre qui ne produit que dans l'isolement, le travail, le plaisir. " La vie au désert est importante, la ville n'amène que des problèmes. " Eyadou sourit en pensant aux voyages menés depuis plusieurs années avec Tinariwen sur les rivages du succès, en Amérique et ailleurs: " J'ai pu voir le gaspillage de ce monde. Le désert ne te dit jamais ce qu'il te réserve, s'il y aura la pluie vitale, si tu ne vas pas perdre tes moutons ou tes chameaux. " Quand on le complimente sur son étonnant français -appris sur la route-, il a cette explication lumineuse: " L'apprentissage a été possible parce que j'ai de l'espace dans la tête." Les Touaregs constituent un peuple de 3 millions de personnes (2) vivant sur un territoire couvrant 5 pays (Mali, Algérie, Libye, Niger, Burkina Faso) et 2,5 millions de kilomètres carrés, soit 82 fois la Belgique. Descendants des premiers Berbères d'Afrique du Nord, ils mènent traditionnellement une coexistence difficile avec les pouvoirs centralisateurs des régimes africains qui, depuis les indépendances, les poussent à l'assimilation, voire à la marginalisation. Début des années 60, le père d'Ibrahim, notre invisible Tinariwen, est kidnappé et tué par les militaires maliens. Jean-Paul Romann, l'ingé son du groupe: " Ibrahim n'avait que 3 ans et en a conçu une espèce de tristesse d'enfant qu'il traîne depuis l'assassinat, ce traumatisme non digéré nourrissant sa musique. " Dans les années 80, le Colonel Kadhafi fait une fixette roots sur les "hommes bleus" considérés comme les vrais guerriers du désert. Son désir utopique de créer les "Etats-Unis d'Afrique" en incluant les régions pauvres du Sahara et du Sahel signifiera donc un investissement militaire et financier dans l'émancipation touareg. Andy Morgan: " En 1981, Ibrahim et certains de ses camarades ont fait 9 mois d'infanterie dans le désert libyen, puis ils sont revenus en 1985 près de Tripoli, dans des conditions différentes, les camps d'entraînement étant dirigés par des Touaregs. C'est en Libye que le premier noyau de Tinariwen a trouvé du matériel pour répéter. " Sans Kadhafi, l'exil n'aurait peut-être jamais eu de couleur musicale, curieux bras tordu de l'histoire qui avait fait partir Ibrahim et ses compagnons du Mali en 1964. Il n'y reviendra qu'en 1989, après une interminable transplantation algéro-libyenne. Tout cela façonne l'ADN des chansons: celles de l'album de 2009 - Imidiwan- rappelant le rôle des compagnons de luttes d'autrefois, celles aussi de l'actuel Tassili. Par exemple dans Takest Tamidaret (Après-midi brûlante) où il est question de " Fusil chargé de balles portant les mauvaises nouvelles". Le lieu d'enregistrement du nouveau disque dans le sud algérien n'est pas un hasard. Bien sûr, la région de Kidal et du proche massif montagneux -l'Adrar des Ifoghas- est aujourd'hui secouée par des troubles liés à l'AQMI, branche maghrébine d'Al-Qaida, univers de violence totalement opposé aux traditions d'Islam émancipé des Touaregs. Si Ibrahim a voulu enregistrer à plusieurs centaines de kilomètres de leur base malienne, à Djanet, chef lieu du Tassili N'Ajer -qui inspire le titre de l'album-, c'est parce que cette ville fut une étape décisive sur les chemins tortueux de la Libye. Fin 2010, l'ingé son Jean-Paul Romann débarque donc de Paris à Djanet en compagnie d'un assistant et de Patrick Wautan, nouveau manager . "Plus un laptop, une carte son, quelques pré-amplis, une valise de micros et du câblage. Les Tinariwen ont ramené en camion un peu de matos du précédent enregistrement. Après un premier essai proche de la ville, on s'est enfoncés plus loin dans le désert, mettant le "studio" sous une grosse tente mauritanienne, et le générateur électrique à 200 mètres de là." Le groupe enregistre selon l'inspiration et les visites: " Parfois, on se retrouvait à 15 ou 20 personnes, des amis débarquant de nulle part en 4x4 pour saluer le groupe qui leur faisait, du coup, un mini-concert. Il faut accepter leurs codes", précise Romann, bluffé par les musiques, plutôt acoustiques et mélancoliques, jouées face aux nuits étoilées dans un monde sans autre bruit que le vent et les caresses griffues du sable. Tout le monde dort là forcément, en communauté, y compris Tunde Adebimpe et Kyp Malone, chanteur et guitariste de TV On The Radio, débarqués pour 3 semaines dans un esprit de découverte et de fusion. Un morceau, Tenere Taqhim Tossam, ode au désert, résulte de la rencontre des 2 mondes. Une guitare -celle de Wilco- et des cuivres seront rajoutés aux Etats-Unis, quelques parties de basse rejouées à Paris par Eyadou, un mix réalisé près d'Angers, et voilà l'un des plus beaux disques de 2011, l'un de ceux qui redéfinissent vraiment le temps. Qui donnent à la musique toute la dignité qu'elle mérite. Parfois. l (1) SYNONYME DE TOUAREGS. (2) CHIFFRE MÉDIAN DES ESTIMATIONS QUI VARIENT, SELON LES SOURCES, ENTRE 1,5 ET 5 MILLIONS DE PERSONNES. EN CONCERT LE 19 OCTOBRE À L' ANCIENNE BELGIQUE, WWW.ABCONCERTS.BE RENCONTRE PHILIPPE CORNET