Rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. On a beau le savoir, il est difficile de ne pas se raccrocher à la main courante des clichés. Elle nous relie à l'opinion générale et nous évite l'effort de creuser sous le vernis des apparences pour y découvrir une réalité plus complexe qui risque de déboulonner nos petites certitudes. Prenez les skinheads. Pour une majorité de gens gavés d'images de cette violence qui gangrène le foot depuis 40 ans et confortés dans leur sentiment réprobateur par ces reportages chocs infiltrant en caméra cachée cette mouvance, ce ne sont que des vermines, des têtes brûlées colportant des idées nauséabondes. Autant de mauvaises herbes qui poussent sur le terreau fertile de l'ignorance, de la haine et du racisme et qui menacent à terme la démocratie.
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Rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. On a beau le savoir, il est difficile de ne pas se raccrocher à la main courante des clichés. Elle nous relie à l'opinion générale et nous évite l'effort de creuser sous le vernis des apparences pour y découvrir une réalité plus complexe qui risque de déboulonner nos petites certitudes. Prenez les skinheads. Pour une majorité de gens gavés d'images de cette violence qui gangrène le foot depuis 40 ans et confortés dans leur sentiment réprobateur par ces reportages chocs infiltrant en caméra cachée cette mouvance, ce ne sont que des vermines, des têtes brûlées colportant des idées nauséabondes. Autant de mauvaises herbes qui poussent sur le terreau fertile de l'ignorance, de la haine et du racisme et qui menacent à terme la démocratie. John King est l'un des rares écrivains à s'intéresser à cette "culture". Les courants alternatifs, qu'ils soient punk, skin ou mod, ne font d'ailleurs guère recette auprès des hommes et femmes de plume. Comme si en s'aventurant sur ces terrains glissants, ils risquaient de se salir les mains et la réputation. A moins qu'ils jugent que leur talent mérite mieux que les agissements de ces zozos incontrôlables... Les Irvine Welsh ( Trainspotting) ou Jaroslav Rudis ( La fin des punks à Helsinki, lire ci-contre) se comptent sur les doigts d'une main. Leurs incursions dans les sous-couches de la société n'en sont que plus précieuses. John King lui n'a pas vraiment eu le choix de son sujet. Il est du sérail. Supporter inoxydable de Chelsea (club de l'ouest londonien) depuis l'âge de 8 ans, il a ensemencé son £uvre avec sa passion viscérale pour le ballon rond et tous les rituels qui l'entourent -pintes, bastons, haines ancestrales...-, dressant par la bande un portrait à la serpe des classes laborieuses british (et fières de l'être). Football Factory l'a hissé en première division du championnat littéraire en 1998. Suivront La Meute et Aux couleurs de l'Angleterre, les deux autres volets d'une trilogie romanesque aux accents naturalistes rappelant Zola autant que le Hubert Selby, Jr. de Last exit to Brook-lyn. Dans cette vaste fresque, il ne cherche pas à édulcorer les travers et dérives des ultras, mais il leur rend cette part d'humanité que gomment complètement les JT. Guidé par ce gentleman hooligan au sang bleu -la couleur fétiche à Stamford Bridge-, on comprend mieux comment le combustible de la frustration alimente le moteur de la violence. Le foot est une bouffée d'oxygène. Derrière leur équipe, ils retrouvent un peu de cette fierté qui se dérobe de vies aussi grises que la Tamise un jour de pluie. Aujourd'hui, John King poursuit son £uvre en s'intéressant cette fois aux racines d'une culture vieillissante et souvent réduite à ses dévoiements. Agacé de voir les skinheads être systématiquement catalogués de néo-nazis, il exhume à travers une galerie de personnages ancrés à Slough, bourgade de la banlieue ouest, les valeurs fondamentales de cette culture populaire née dans les années 60. Autour de Terry, leader de la bande devenu patron d'une société de mini cabs, gravitent son neveu Ray, dit Ray Coup-de-boule, son fils Laurel, le fantôme de sa femme April disparue dix ans plus tôt, la belle Angie et des potes partageant avec lui un goût prononcé pour la London Pride, le curry, le billard et le foot. Terry et Ray sont les principaux rouages du livre, tentant l'un comme l'autre de concilier des valeurs traditionnelles avec un environnement dévoyé qui les dépasse un peu. L'auteur scrute la vie de ces gens ordinaires qui célèbrent le foot et la musique. Si les câbles de la démonstration sont parfois apparents, et les coquilles un peu trop voyantes, le roman rappelle une vérité historique: le skin original est certes patriote jusqu'au bout des Doc Martens, fier de sa panoplie vestimentaire (Fred Perry et Ben Sherman en tête) et de sa gastronomie riche en cholestérol, mais il n'est pas raciste. Le ska et le reggae (Desmond Dekker and the Aces, The Skatalites, Symarip...) coulent à flot. Conservateurs dans l'âme, ces durs à cuir ne sont pas des fachos. Ils défendent des principes -la famille, l'amitié, le travail, la dignité et l'honnêteté- qui les font entrer en collision avec une idéologie marchande qui a laissé pulluler les dealers, les profiteurs, et ouvert la porte à un communautarisme semeur de haine. Se référant explicitement au 1984 de George Orwell, King voit dans cette déliquescence morale un plan pour endormir le peuple. Son roman prend ainsi des accents funèbres et mélancoliques, et peut se lire comme un hommage à une espèce en voie de disparition. On accompagnerait presque Terry et Ray au pub pour descendre quelques demis. Au stade, c'est autre chose... l SKINHEADS, DE JOHN KING, ÉDITIONS AU DIABLE VAUVERT, TRADUIT DE L'ANGLAIS (UK) PAR ALAIN DEFOSSÉ, 408 PAGES. *** TEXTE LAURENT RAPHAËL