Un renversement total des perspectives. Voilà comment il faut envisager l'oeuvre géniale d'Isidore Isou (1925-2007). Même par-delà sa disparition, cette figure majeure des avant-gardes en apporte la preuve à la faveur d'un poisson rouge, bien vivant, qui arpente un aquarium on ne peut plus ordinaire. Posé sur un socle au sein de l'exposition, le ready-made aquatique inspire d'abord le rire a...

Un renversement total des perspectives. Voilà comment il faut envisager l'oeuvre géniale d'Isidore Isou (1925-2007). Même par-delà sa disparition, cette figure majeure des avant-gardes en apporte la preuve à la faveur d'un poisson rouge, bien vivant, qui arpente un aquarium on ne peut plus ordinaire. Posé sur un socle au sein de l'exposition, le ready-made aquatique inspire d'abord le rire au spectateur. En effet, on résiste difficilement à la mention "mobile vivant" inscrite à même le rectangle de verre. C'est alors que se produit un étrange phénomène: impossible de tourner le dos au cyprin doré qui semble nous regarder avec indifférence. Le visiteur est littéralement magnétisé. Plus le temps s'écoule, plus grandit l'irrépressible vertige. Et si le vrai mobile vivant dont il est ici question, c'était nous? Nous, humains en chair et en os, qui tournions autour du petit être aux yeux globuleux. Peut-être est-ce lui le vrai centre du monde? Tel est le pouvoir de cet artiste roumain, débarqué à Paris en 1945, qui n'a eu de cesse de viser à un renouvellement total des arts. On connaît son "lettrisme" appliqué à la poésie, soit une pratique qui relègue le sens derrière le son. Pour Isou, les lettres sont des symboles visuels et des éléments sonores antérieurs à toute interprétation. Sa mission? Inventer une nouvelle façon de les recombiner afin d'atteindre de nouveaux buts esthétiques. Il ne s'arrêtera pas si facilement en chemin, comme le prouve son fascinant chef-d'oeuvre Traité de bave et d'éternité, un film de 1951 dont il ne faut pas perdre une minute. À l'instar des phrases définitives que l'on peut y entendre -" Tout homme (...) qui ne s'attend pas à mourir d'une mort violente, fusillé ou en prison, est un imbécile". Elles nous rappellent combien cet homme-là avait en lui le pressentiment de l'urgence. Celle qui devrait encore nous habiter et que nous n'aurions jamais dû laisser filer.