Est-ce parce qu'il ne s'est jamais encombré d'un manifeste que l'art minimal continue de s'écrire avec tant d'énergie? Peut-être. Pourtant, au vu de ses fondamentaux, le destin court s'imposait. Héritiers bien involontaires d'un Guillaume d'Ockham, philosophe du XIVe siècle réputé pour goûter la parcimonie, les figures du mouvement que sont Carl Andre, Donald Judd ou Robert Morris ont préféré l'aphorisme au roman. Maniant la serpe plastique comme le théologien usait du rasoir conceptuel, les minimalistes ont signé des oeuvres abstraites, sérielles et usinées, essentiellement en trois dimensions, ainsi que, qui plus est, sans socle et sans titre (les cartels f...

Est-ce parce qu'il ne s'est jamais encombré d'un manifeste que l'art minimal continue de s'écrire avec tant d'énergie? Peut-être. Pourtant, au vu de ses fondamentaux, le destin court s'imposait. Héritiers bien involontaires d'un Guillaume d'Ockham, philosophe du XIVe siècle réputé pour goûter la parcimonie, les figures du mouvement que sont Carl Andre, Donald Judd ou Robert Morris ont préféré l'aphorisme au roman. Maniant la serpe plastique comme le théologien usait du rasoir conceptuel, les minimalistes ont signé des oeuvres abstraites, sérielles et usinées, essentiellement en trois dimensions, ainsi que, qui plus est, sans socle et sans titre (les cartels faisant préférablement état de leur matérialité ou de leur mode de réalisation). Coupées de toute attache au monde extérieur, autoréférentialité et sentimentalité obligent, les pièces en question se destinaient au mutisme. " Tout ce qui est à voir est ce que vous voyez", avait prévenu, tel un oracle, Frank Stella en 1964. Un certain goût pour l'angle, la mort de l'auteur et la phallocratie -en 1969, Dan Graham manipulait un tube-néon comme une turgescente prothèse- aurait également pu précipiter la mouvance dans les oubliettes. Il faut croire que l'ABC art, comme on le désignait à ses débuts, est plus ouvert, plus ambigu et ambivalent que ce qu'il laisse présager de lui. Les curatrices Éléonore de Sadeleer et Evelyn Simons en apportent la preuve éclatante le temps d'une exposition qui confirme le rôle de porte-voix du minimalisme historique et contemporain revendiqué par la Fondation CAB. C'est en convoquant 17 plasticiennes que le duo curatorial invite à réexaminer ce que l'on pensait savoir de l'art minimal. Chacune d'entre elles fait vibrer une corde particulière de cette programmatique obsédée par l'économie formelle. Dès l'entrée, c'est Anna-Maria Bogner (Autriche, 1984) qui accomplit le miracle de la simplicité. À l'aide d'un fil élastique et d'un dispositif réduit à sa plus simple expression, elle parvient à reconfigurer la totalité de l'espace. L'oeuvre opère dans le sens des lois des pères, à ceci près qu'elle fait le choix d'un mode d'apparition sans impérialisme. Autant le dire, la synthèse est parfaite. La grande salle du CAB se fait quant à elle vibration par le biais d'une peinture murale, à l'assise mathématique, de Claudia Comte (Suisse, 1983). Tel un frisson, un zigzag optique à l'intensité chromatique variable soulève les parois du lieu et invite le visiteur à prendre conscience de son corps dans l'espace. On passera injustement sous silence Marthe Wéry (Belgique, 1930) et Agnès Martin (Canada, 1912), dont la postérité a déjà retenu les noms, pour évoquer Mary Obering (États-Unis, 1937). Son travail congédie lui aussi l'interdit implicite qui pèse sur la peinture. Une série de panneaux de gesso travaillés à la tempera à l'oeuf et à la feuille d'or, dans laquelle le regardeur apparaît comme une épiphanie, branche le minimalisme sur la spiritualité. Enfin, pas question de partir sans laisser fondre sur la langue le petit bonbon de performance audiovisuelle concocté par Ariane Loze (Belgique, 1988), qui synthétise et relance la problématique avec une acuité toute particulière.